AGAPES FRANCOPHONES 2013

Prolégomènes pour une édition de l’Istoire d’Ogier le redouté (B.N. f.fr . 1583). VII : L’assonance problématique ié / é dans les la Chanson de Roland et ailleurs 201 et CCLXX (variantemasculine) et IV, XXV, LIII LXV etc. (variante féminine). –On a beaucoup discuté la valeur des trois e , voir Rambeau (102–5), Mildred Katherine Pope (§§233, 492) et Hans Rheinfelder (L§78). Nous suivons Pope. 4 Cette diphtongue vient d’un e ouvert tonique libre du latin vulgaire ou d’un a tonique libre du latin vulgaire qui était précédé d’une palatale (l’élément palatal peut aussi se trouver dans la syllabe suivante : DENARIV ( M ) > denier ; mais je ne peux pas entrer dans des détails phoné- tiques ici). 5 Peut-être aussi à cause du stemma supposé, voir Rambeau (120). 6 Voir Tobler, Lommatzsch et alii , VIII, 452, 34–38. et la diphtongue ié [je] 4 . Est-ce qu’on confond ou est-ce qu’on distingue les deux asso- nances ? Quelle est la situation pour l’auteur de la Chanson de Roland ? On peut commencer par constater que dans la vaste majorité des cas, il fait la di- stinction. Déjà Adolf Rambeau, dans son livre de 1878 Sur celles des assonances du texte d’Oxford de la Chanson de Roland dont l’authenticité peut être prouvée , cons- tate cependant qu’il y a dans lemanuscrit d’Oxford un certainnombre d’irrégularités sur ce point. Rambeau (120) commence par faire la comparaison avec certains autres textes, je vais ici me contenter d’un exemple qu’il tire de la célèbre Vie de saint Alexis . Le manuscrit le plus ancien de ce texte, celui de Hildersheim, est ex- trêmement important à cause de son âge et parce qu’il contient des traits archaïques qu’on ne trouve guère ailleurs dans les anciens textes français. Le texte est d’autant plus important qu’il est – à mon sens aumoins – le premier chef-d’œuvre de la litté- rature française. Dans le manuscrit de Hildersheim, la strophe CXVIII du poème a une assonance en é : les quatre premiers vers se terminent par parez , poser , poëstét et citét ; parez vient de PARATVS , poser vient de PAVSARE , poestét vient de POTESTA - TE ( M ), citét vient de CIVITATE ( M ) : partout l’étymologie est un a tonique libre qui n’est pas précédé par une palatale. Or le cinquième et dernier vers de la strophe se pré- sente ainsi dans lemanuscrit (je donne une version diplomatique) : uz ciel nat home ki pui et atarger . L’étymologie supposée de targer est * TARDICARE , un fréquentatif supposé du classique TARDARE . Dans la partie de la Gaule qui nous intéresse, on sait que le [ Y ] vélaire du latin classique est devenu un [a] palatal. Or, devant une voyelle palatale, les occlusives (ou si on veut plosives) vélaires se palatalisent : [g] devient [ j ] et [k] devient [c]. Le a tonique de TARDICARE dans la version du latin vulgaire qui nous intéresse est donc précédé par une palatale, la règle veut qu’il devienne ié . C’est la forme qu’on a en effet en ancien français, targer au lieu de targier doit être mis sur le compte du scribe. Je vais retourner plus tard sur la tendance de certains scribes à remplacer ie par e et à l’attitude que je pense qu’il faut adopter à ce propos. On a donc atargier à la fin d’un vers dans une strophe où l’assonance est é , il y a un problème réel. Heureusement, il y a un autre manuscrit qui offre la solution, dans ce manuscrit le vers se termine ainsi : qui pui t reconforter . Gaston Paris écrit dans son édition quis puisset conforter , sans doute pour garder tout ce qu’il peut du ma- nuscrit principal 5 ; une autre solution serait évidemment de garder la leçon du ma- nuscrit secondaire telle quelle – il n’est même pas nécessaire de transformer qui en quis , car en ancien français reconforter peut avoir le même sens que se conforter (à savoir « prendre courage » 6 ). L’éditeur Christoffer Storey écrit kis puisset atarder , ce qui me semble définitivement moins satisfaisant, non pas parce qu’il s’agit d’une conjecture qui ne s’appuie sur aucunmanuscrit, mais parce que c’est la version avec conforter ou reconforter qui s’accorde le mieux avec le contexte, vu que le vers pré- cédent est pluret lipople de rome lacitet , « le peuple de la cité de Rome pleure ».

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