AGAPES FRANCOPHONES 2013
Nathalie SOLOMON Université de Perpignan Via Domitia, France 230 1 Rome, Naples et Florence , paru pour la première fois en 1817, et, pour la version définitive en 1826, et les Promenades dans Rome publiées en 1829. 2 Mémoires d’un touriste en 1838. 3 Les éditions consultées sont les suivantes : Rome, Naples et Florence , éditiondePierreBru- nel, Paris, Gallimard, « Folio », 1987 ; Promenades dans Rome , édition de Victor Del Litto, Pa- ris, Gallimard, « Folio », 1973 ; Mémoires d’un touriste t.I et t.II, Paris, Maspéro, « La Décou- verte », 1981. C’est à elles que je me réfèrerai dans la suite de cet article, sous forme abrégée : RNF , PR , MT . Les deux voyages en Italie 1 et le voyage en France 2 , nous serviront de guides dans ce paysage stendhalien à la fois attentif à la réalité et toujours sur le point de s’en dé- barrasser pour nous mener ailleurs, et plus loin 3 . « Puis-je sentir autrement que moi ? » ( RNF , 93) Une revendication essentielle et souvent répétée du voyageur stendhalien est l’exclu- sivité du regard qu’il porte sur les pays qu’il traverse, sa propre subjectivité étant la seule référence acceptable. Il semble prendre du reste un certain plaisir à ébranler l’idée qu’on a l’habitude – et l’envie – de se faire de lieux, paysages et monuments dont son regard prétend renouveler la perception. Qu’il s’agisse de déclarer que les paysages de France sont décidément bien laids comparés à ceux de l’Italie ( MT , t.1, 48), ou de « prendre le Colisée en grippe » comme un des compagnons des Prome- nades dans Rome (28), rien n’est interdit au voyageur qui accomplit ce qui est, par la force des choses, « une action courageuse » : « louer hardiment ce qui fait plai- sir » (149). L’Italie ou la France de Stendhal ne tiennent donc pas compte des réputations, et le narrateur proteste souvent de son indépendance de goût et d’esprit, non sans faire preuve d’une ironie féroce à l’encontre des opinions qui appellent « beau, parmi nous, ce qui est vanté dans le journal ou ce qui produit beaucoup d’argent » ( MT , t.1, 125). Les extases à lamode sont ignorées, voire explicitement réfutées, quitte à livrer une contre-description des bords de l’Indre destinée à « [faire] querelle à George Sand » avant de décider que la « belle Touraine » des textes n’existe pas ( MT , t.1, 282). Le voyageur stendhalien se veut voyageur véritable, celui qui refuse les pré- jugés et sait voir plus loin que les représentations les plus intimidantes. Au-delà de la position assez courante des successeurs de Chateaubriand attentifs à affirmer l’originalité de leur démarche, Stendhal insiste sur le caractère personnel de son regard, à tel point que l’objet contemplé finit pas s’éclipser au profit d’une ex- périence intime et absolument unique. Il ne s’agit pas seulement de se démarquer des autres voyageurs et d’affirmer la nouveauté de la démarche, mais d’accueillir le lecteur – très présent comme toujours chez Stendhal –, en faisant de lui le confident privilégié d’impressions uniques. On l’engage du reste à ne rien « croire sur parole » ( PR , 160), même ce qui lui est raconté dans le présent ouvrage. L’indépendance d’esprit, l’aptitude critique, laméfiance devant les récits passés ouprésents, sont une valeur essentielle des voyages stendhaliens, rappelée inlassablement, comme pour interdire au voyageur de se laisser hypnotiser par la légende ou de se laisser aller à la paresse du visiteur ordinaire. D’où une méfiance constante, non seulement à l’encontre des ouvrages des prédécesseurs, mais aussi des « cicérones », toujours prêts à débiter les banalités d’usage aux touristes incurieux.
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