AGAPES FRANCOPHONES 2013
Stendhal, voyageur digressif 231 C’est qu’il n’y a pas, de l’aveu du voyageur, de vérité des pays qu’il traverse : il re- connaît volontiers qu’il y a autant de paysages et de monuments que de consciences prêtes à les appréhender : les Français, dit-il dès Rome, Naples et Florence , ne peuvent comprendre certains sentiments s’ils ne parlent le milanais (49), les com- pagnes de voyage du narrateur des Promenades dans Rome ne discernent pas, dans les voix des paysans italiens admirant la statue de Saint-Pierre, les accents admi- rables qu’y découvre le voyageur : elles n’entendent que la grossièreté là où celui-ci perçoit une connaissance innée et généreuse de ceux « qui entendent parler de Michel-Ange depuis leur enfance » ( PR , 97). Il s’agit de donner le sentiment que, si l’on n’est pas le premier à parcourir les lieux ou à contempler le paysage, on est celui qui les voit véritablement, qui les comprend en tout cas, qui saisit ce qui échappe aux visiteurs vulgaires. Il n’est pas rare, du reste, que le narrateur cherche à justifier ses choix et ses points de vue, en particulier quand il s’agit, en Italie, de porter atteinte à l’ « honneur national » ( RNF , 297) en insistant sur sa préférence pour le pays de Dante. Il ne manque pas de rappeler qu’il connaît bien le pays, fustigeant le lecteur qui ne saurait que le parcours qui mène de « Paris à Saint-Cloud », selon la formule reprise plu- sieurs fois dans Rome, Naples et Florence . Cette nécessaire solitude du voyageur est donc une nécessité et pas seulement une circonstance, ce qui amène le héros des Promenades dans Rome à sceller avec ses compagnons de voyage un pacte d’autonomie, qui permet à chacun de ne pas se sentir lié au groupe. La singularité des opinions exprimées est une qualité essentielle de l’activité de celui qui partage ses impressions. Méfiance et curiosité vont de pair chez Stendhal : il n’est pas dupe des pièges tendus au visiteur parce qu’il se livre au plaisir d’une contemplation qui ne doit rien à personne. D’où l’importance de la voix du voyageur, indissociable de l’objet qu’il contemple et décrit : dans un même mouvement, on a accès aumonument, au paysage, à la rue et à la perception unique qui permet de les appréhender. Il n’est pas rare chez Stendhal que les impressions et le sentiment qu’inspire le lieu précèdent sa description – ou parfois s’y substi- tuent. Celui qui voit est celui qui mérite de voir, et il ne suffit pas d’être physique- ment présent pour connaître un site. Le récit reflète la conscience et l’intonation avant d’être la représentation des objets qui s’offrent au regard, ou le récit des aven- tures du narrateur. Les émotions qui dominent aumoment de la découverte sont au moins aussi importantes que celle-ci. L’humeur du voyageur est donc essentielle dans la représentation des pays qu’il traverse, aupoint parfois de la remplacer délibérément quand le besoin s’en fait sen- tir ; par exemple, si le voyage manque provisoirement de piquant : Si j’avais à dire au lecteur quelque aventure d’un grand intérêt, peu lui impor- terait qui je sois ; mais je ne puis présenter que quelques petites remarques fort peu importantes, comme on sait, que quelques nuances plus oumoins vraies, et, pour sympathiser un peu avec les assertions du touriste , il faut savoir à quel homme on a affaire. ( MT , t.1, 98) Ces confidences ou semi-confidences participent de l’impression d’écriture de pre- mier jet si caractéristique dans les voyages stendhaliens, qui donnent le sentiment que le narrateur énonce sur le coup de sensations ou d’impressions fortuites ce qui lui passe par la tête. La logique de hasard et de plaisir est donc particulièrement im- portante dans les tribulations stendhaliennes, ce qui manque rarement d’être rap-
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