AGAPES FRANCOPHONES 2013
Nathalie SOLOMON Université de Perpignan Via Domitia, France 232 pelé. Il n’est pas question, comme d’autres voyageurs de l’époque, de se faire un devoir de lutter contre ses préjugés. Bien au contraire, le voyageur stendhalien se complaît résolument dans ses préventions du moment que celles-ci sont en harmo- nie avec ce qu’il appelle lui-même sa « disposition intérieure » ( MT , t.1, 135). Ainsi de l’ennui qui le saisit à Lyon et l’amène à avouer avec malice qu’il « n’admire pas » le quai Saint-Clair, mais seulement « le juge admirable » : la distinction entre émo- tion et intellect est essentielle pour celui qui insiste constamment sur la dimension affective de l’expérience. C’est du reste en tant qu’écrivain que le voyageur des Mé- moires d’un touriste regrette à certains moments de voyager en France plutôt qu’en Italie ( MT , t.1, 291), parce que, pour écrire, il faut admirer avec élan, ne pas avoir à faire l’effort de juger, se laisser envahir par la sensation. Stendhal est donc un de ces voyageurs qui, comme Nerval ou Gautier, préco- nisent la flânerie plutôt que la visite systématique desmonuments obligés. Il sacrifie le moins possible aux « corvées du métier de touriste » ( MT , t.2, 305), mais ce qui le distingue est que la recherche du plaisir ne se justifie pas seulement par la volonté de voir le pays « véritable » : elle se suffit à elle-même. La représentation person- nelle n’est pas uniquement le fruit de l’observation ; elle dépend d’un univers intime qui doit beaucoup à l’instant de la découverte, aux désirs et aux aspirations d’un vo- yageur qui ne se réjouit de bien connaître le pays que pour mieux l’oublier quand la fantaisie lui en prend : Voulez-vous ne voir Rome qu’une fois ? Cherchez à vous former bien vite une idée nette des onze collines sur lesquelles s’étendent les maisons de la Rome moderne et les vignes couvertes des ruines de la Rome antique. Partez de la porte du Peuple, près le Tibre ; suivez le chemin hors des murs, et faites le tour de la ville jusqu’au mont Testaccio (formé de débris de pots cassés) ; montez au prieuré de Malte, afin de jouir d’une vue délicieuse ; le lendemain, sortez des murs par la porte du Vatican, et venez rentrer dans la ville vis-à-vis le prieuré de Malte ; le troisième jour, montez à Saint-Onuphre ou à la villa Lante. Jouissez de cette vue magnifique qui se déroule à vos pieds, et vous aurez une idée exacte des collines romaines. Mais si vous voulez revenir à Rome avec plaisir et y avoir des surprises, ne cherchez point cette idée exacte , fuyez-la, au contraire. Il est vrai que vous ne pourrez briller en parlant de Rome ; quelques personnes pen- seront même que vous n’y avez pas été. (160–161) La mémoire ou le raisonnement ne doivent surtout pas remplacer la naïveté primi- tive du mouvement. Les souvenirs historiques et le désir de connaissance viennent dans un second temps, quand l’émerveillement ou l’impressionmaussade, quand la spontanéité d’une première réaction amènent des associations d’idées dont on suit plus oumoins facilement le cheminement. Voyager, pour Stendhal, c’est plonger en soi, d’où la répugnance qu’il témoigne avec constance, dans ses voyages en Italie, pour la compagnie des Français : J’avouerai, dût l’honneur national me répudier, qu’un Français, en Italie, trouve le secret d’anéantir mon bonheur en un instant. Je suis dans le ciel, savourant avec délices les illusions les plus douces et les plus folles ; il me tire par la manche pour me faire apercevoir qu’il tombe une pluie froide, qu’il est minuit passé, que nous marchons dans une rue privée de réverbères, et que nous cou- rons le risque de nous égarer, de ne plus retrouver notre auberge, et peut-être d’être volés. ( RNF , 51)
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