AGAPES FRANCOPHONES 2013
Stendhal, voyageur digressif 233 La représentation du pays est un événement aléatoire, qui dépend autant du mo- ment de l’expérience que de l’expérience elle-même : peu importent, finalement, les vérités extérieures, il s’agit de préserver les impressions toutes subjectives de celui qui ne fait pas de différence entre voir le pays et le rêver. Mieux que le Parisien ar- rogant et superficiel incapable d’oublier qu’il est français, le voyageur stendhalien prétend donc connaître le pays, parce qu’il parle la langue et s’intéresse sincèrement aux mœurs locales, certes, mais aussi et peut-être surtout parce qu’il est capable de chercher et de percevoir en lui-même le pays réel, intime et profond qui seul le touche. Cet intérêt porté à l’état d’esprit du voyageur se traduit forcément dans l’écriture : on connaît la tendance stendhalienne à passer par glissements progressifs d’une idée à l’autre, d’une image à la suivante, parfois jusqu’à perdre de vue le point de départ de la réflexion. Dans le compte-rendudu voyage, ces associations d’idées deviennent systématiques, et l’on passe avec une facilité élémentaire dumonument contemplé, du chef-d’œuvre admiré, à tout autre chose. Un tableau exposé à la curiosité du pub- lic cède la place à une réflexion sur la différence de la critique d’art dans les journaux français et milanais, puis à la « triste nécessité du charlatanisme » dans les grandes villes, puis à la comédie sociale, puis à la nécessitémalgré tout de conserver la presse pour sauvegarder la liberté politique ( MT , t.1, 55) : lamodalité du regard tient à cette attention flottante, qui s’évade sans vraiment oublier l’objet de départ. Ainsi de cette phrase surgissant sans raison après l’évocation d’un opéra français auquel le narra- teur des Mémoires d’un touriste assiste à Avignon : Le gouvernement anglais est le seul en Europe, qui me paraisse valoir la peine d’être étudié. Partout ailleurs, c’est un despote, bonhomme au fond, mais timide et trompé à plaisir par des nobles ou des généraux replis de haine, mais plus ou moins imbéciles. ( MT , t.2, 244) Il n’y a littéralement aucun rapport entre cette remarque et ce qui la précède. A force d’être ainsi bousculé par les coq-à-l’âne et les digressions gratuites, on reconnaît, dans ces liaisons arbitraires et dans l’étrangeté de ces contiguïtés capricieuses, un paysage intérieur qui retentit et rend comptemieux que tout autre des pays auxquels est confrontée une pensée devenue familière. Si l’on parle de paysage intérieur à propos de Stendhal, il ne s’agit pas de la banale projection de sentiments personnels sur un paysage connu de tous, il s’agit de s’étonner encore et encore d’être invité à suivre, dans toutes les circonstances et avec un abandon complet de notre propre logique, les détours et les complications d’une conscience d’une profonde altérité. Les voyages stendhaliens nous emmènent en Italie et en France, certes, mais ils offrent surtout la garantie de rebondissements sans fin, qui ne tiennent pas seule- ment aux accidents du chemin, ni aux seuls déplacements physiques. Le rythme est ainsi une caractéristique essentielle du récit de voyage stendha- lien : irrégulier et variable, il s’attarde longuement sur certains détails et passe très vite sur des matières visiblement essentielles. Son caractère erratique est un signe distinctif particulièrement reconnaissable : Le travail d’essuyer une table de marbre vingt fois par jour est le pire des sup- plices pour un Romain ; le Français des basses classes, au contraire, se plaît dans l’activité. Différence de la race gauloise et de la romaine. Les Romains étaient beaucoup moins grands que les Gaulois et en avaient peur. Fort mécontents du café Ruspoli, nous sommes entrés vis-à-vis, dans l’église de San Lorenzo in Lu- cina, où l’on voit un beau crucifix attribué au Guide. Là furent déposés les restes
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