AGAPES FRANCOPHONES 2013
Nathalie SOLOMON Université de Perpignan Via Domitia, France 234 4 Comme l’a montré Ph. Antoine dans son récent ouvrage, Quand le voyage devient prome- nade , Paris, PUPS, 2011. 5 Cf. Voyager enFranceau temps du romantisme. Poétique, esthétique, idéologie , textes ré- unis et présentés par Alain Guyot et Chantal Massol, Grenoble, ELLUG, 2003. du Poussin. M. le vicomte de Chateaubriand va lui faire élever un tombeau. Nous avons été chassés de cette église paroissiale par une mauvaise odeur bien pro- noncée. ( PR , 137–138) Ces liaisons capricieuses donnent le sentiment d’accompagner pas à pas les acci- dents de la mémoire. Dans ce passage des Promenades dans Rome , la temporalité apparaît à la fois conforme à une réalité soumise à l’imprévu, au bon plaisir des vo- yageurs, et à une logique d’associations d’idées bien plus subtile, qui fait malicieuse- ment voisiner la figure de Chateaubriand avec les contingences triviales de l’expé- rience sensorielle. Ce qui compte n’est pas la mauvaise odeur affectant l’église San Lorenzo et dont les causes ne sont ni données ni recherchées, mais la rupture de re- gistre, qui laisse le propos en suspens sans laisser le temps au lecteur d’enregistrer les données du récit. On suit la marche du souvenir, on subit les désordres du récit, quitte à entrevoir à peine les lieux et à n’avoir qu’un écho assourdi des événements du voyage. On est embarqué dans la conscience stendhalienne comme le passager d’une diligence dont les cahots du chemin brouillent la perspective. Il n’est donc pas rare que le périple soit oublié, le temps de digressions qui, bien souvent, ramènent le narrateur en France quand il est en Italie, à Paris quand il est en province. Il est essentiel, dans la poétique voyageuse de Stendhal, que ces excur- sus soient explicitement assumés : « On nous raconte plusieurs anecdotes, on veut que je parle de la France àmon tour. Le lecteurme pardonnera-t-il un récit bien long et un épisode de plusieurs pages, qui n’a aucun rapport avec Rome ? » ( PR , 477) Difficile d’affirmer plus clairement que le voyage est aussi prétexte à parler d’autre chose. C’est en particulier dans les Mémoires d’un touriste que l’exercice de- vient symptomatique : rencontrer un Américain pendant une soirée à Nantes suffit pour évoquer longuement la guerre d’indépendance et la bataille de la Nouvelle- Orléans en 1814 (t.1, 343–345) ; un incident fortuit, l’ensablement d’un bateau sur la Loire, amène une longue conclusion sur l’histoire de la France depuis la Révolu- tion (t.1, 308). Dans les récits de voyage stendhaliens, tout peut arriver à tout mo- ment, même si les événements diégétiques sont plutôt moins nombreux qu’ailleurs. On sait que l’essentielle nouveauté du voyage romantique vient de ce que l’atmos- phère et le corps du récit ne dépendent plus seulement des lieux décrits et des cir- constances du périple mais aussi et peut-être surtout de l’état d’esprit du voyageur et de ses impressions du moment 4 . Ici, cette particularité du récit prend de telles proportions que finit par se poser la question du genre : on se souvient que le narra- teur des Mémoires d’un touriste est fictif –marchandde fer en tournée commerciale dans la France de 1837, et non auteur désireux de se livrer à un exercice littéraire à la mode. Le caractère systématique des digressions, souvent longues et dont le rap- port avec le propos général est plus que ténu, pose la question de savoir dans quelle mesure on doit prendre au sérieux cette entreprise bizarre. Ou plutôt dans quelle mesure elle se prend elle-même au sérieux : le voyage en France est peu pratiqué à l’époque 5 , et, dès le début, le narrateur présente son parcours comme un contre- voyage dans une France laide, qui fait regretter l’Italie et dont une ville est qualifiée d’ « insignifiante » (Montargis, t.1, 49), n’ont « rien de remarquable » (Moulins, t.1,
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=