AGAPES FRANCOPHONES 2013
Stendhal, voyageur digressif 235 107), donnent « envie de bailler » (Lyon, t.1, 135), et où l’on « s’ennuie » (Tours, t.1, 291) – même si la Bretagne et la France méridionale suscitent un intérêt plus sin- cère. Ou comment prendre ironiquement le contrepied des enthousiasmes d’usage. L’indépendance d’esprit de celui qui n’hésite pas à refuser les conventions du genre est, on l’a vu, au centre de la poétique des voyages stendhaliens ; dans les Mémoires d’un touriste , cela va jusqu’à réinventer le genre en proposant la possibilité d’un voyage qui ne vaut guère que par les réflexions qu’il suscite. « […] de telles sensations peuvent s’indiquer, mais ne se communiquent point » ( PR , 19) Le voyage pose donc en premier lieu la question d’un programme narratif ostensible mais contradictoire, complexe, et, pour tout dire, souvent indétectable. La célèbre hétérogénéité du récit de voyage prend chez Stendhal une forme particulière, parce qu’il s’agit moins de mettre ensemble des modèles textuels – récits romanesques, anecdotes historiques, analyses politiques – qui auraient pour origine commune et prétexte le parcours physique, que de faire émerger un discours unique qui adopte des formes différentes. De la même manière que le narrateur vieillissant d’ Henry Brulard affirme inlassablement son identité avec l’enfant qu’il était en 1790, celui des voyages obéit aux injonctions du genre en racontant ce qu’on attend de lui. Mais c’est sa voix, absolument singulière et immédiatement reconnaissable, qui fait le lien entre les éléments disparates qu’il rassemble. On est assez loin, finalement, des « impressions » de voyage romantiques ; il ne s’agit pas seulement de partager une humeur ou un état d’esprit, de superposer au paysage des idées, des visions, comme Chateaubriand, Lamartine ou Nerval, de communiquer aux descriptions le sourire amusé de Dumas ou de Gautier ; l’intonation stendhalienne est plus essentielle que chez ses confrères parce qu’elle ne se contente pas d’accompagner le parcours, elle n’est pas seulement une couleur, elle est la matière même du récit. C’est ce qui explique la désinvolture affichée d’une instance narrative qui oublie sans remords le personnage fictif du narrateur des Mémoires d’un touriste pour rappeler en note que l’ « auteur de ce récit a fait une Vie de Napoléon qui paraîtra en 1839 » ( MT , 149), ou la confidence de l’ Avertissement des Promenades dans Rome : « Ce qui m’a déterminé à publier ce livre, c’est que souvent, étant à Rome, j’ai désiré qu’il existât » ( PR , 6). Ce qui n’empêche pas d’être non seulement attentif aux être et aux lieux, mais d’en rendre compte avec une subtilité qui tient pour beau- coup à la distance ironique qu’on prend avec le genre. La rhétorique du récit de vo- yage est dénoncée : « Je ne me sens pas encore assez savant pour aimer le laid, et ne voir dans une colonne que l’esprit dont je puis faire preuve en en parlant. » ( MT , t.1, 53) grogne le narrateur des Mémoires d’un touriste , qui accuse aussi les provinciaux de n’apprécier les beautés de leur pays que s’ils en ont été informés par les journaux. La représentation du réel est une difficulté que l’on règle parfois par un persiflage de bon aloi : « Puisqu’il est hors de mon pouvoir de donner ici une description intel- ligible, je vaisme rejeter sur l’historique, comme font tous les jours ces écrivains élé- gants et sans idées qui ont à rendre compte d’un opéra ou d’un tableau. » (t.1, 272) Il s’agit d’éviter à tout prix de donner le récit attendu, quitte à renoncer à raconter afin de ne pas être « obligé de faire du style » ( PR , 49). Ce qui est recherché est moins l’originalité que la vérité du moment, et la distance prise avec les poncifs et les procédés des récits de voyage est d’abordune façon de revendiquer cettemusique
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