AGAPES FRANCOPHONES 2013

Nathalie SOLOMON Université de Perpignan Via Domitia, France 236 singulière, et surtout de refuser de céder à tentation de la facilité. Le voyageur recon- naît du reste qu’il a lui-même parfois tendance à donner dans le panneau des lieux communs et il n’hésite pas à s’amuser de sa propre naïveté, comme quand il élabore à propos d’une compagne de voyage une histoire romanesque vite démentie par la dame elle-même, « femme d’un pêcheur habitant à Jersey » ( MT , t.2, 61). Mais cette critique du genre est elle-même traitée de manière ambiguë, d’abord parce que toutes ces remarques sont données en passant, sans beaucoup d’insis- tance, ensuite parce que le propos n’est pas toujours très clair : il n’est pas certain que le « voisin de table » qui préfère Mignard à Michel-Ange dans Les Mémoires d’un touriste et dont le « sentiment est sincère et partant respectable » ( MT , t.1, 180), ne soit pas tout de même ridiculisé par ses opinions ; ni que Tommaso Benti- viglio, dans Rome, Naples et Florence , soit à prendre au sérieux quand il se livre, retour de Paris, à une analyse de l’habitant : Le Parisien, dit donTommaso, est bon par excellence, aimable, doux, prévenant, confiant envers l’étranger ; il ne fait jamais le mal pour le mal, et cherche même à être modéré quand il va chez le juge se plaindre de quelque tort. Comparé à l’habitant de Berlin, au Londoner, au Viennois, c’est un ange ; sa figure, quoique laide, fait plaisir à regarder. ( RNF , 251) Ces ambiguïtés d’interprétation, ce tremblé du propos, sont moins des accidents du discours qu’un fondement de l’esthétique stendhalienne du glissement ; l’impression n’est pas seulement, chez lui, un phénomène d’optique ou une position psycholo- gique, elle est observation dans lamesure où la perception est incomplète, vague, al- lusive ; elle est une modalité, particulièrement frustrante et en même temps stimu- lante, d’accès aumonde, en ce qu’elle opère de biais : il lui manque souvent quelque chose, une précision, une perspective qui permette au lecteur de ne pas rester sur sa faim. Or cette absence de collaboration du narrateur a pour effet contradictoire de donner le sentiment à la fois d’une solitude qui ne communique pas tout à fait, ou pas complètement, ses expériences, et d’intimité quasi parfaite parce qu’on a la sensation d’assister, de l’intérieur, à l’élaboration de cette impression. Ce n’est pas seulement l’œuvre qui semble se composer sous les yeux du lecteur, c’est l’instant imperceptible où le voyageur passe de la perception à la pensée qui est fugitivement deviné par le lecteur. Voilà qui redéfinit décidément la notion d’impression de voyage. « Aujourd’hui, je ne me rappelle que ce que j’ai écrit. » ( RNF , 268) Tout cela explique sans doute que, plus encore que les autres grands voyageurs de l’époque romantique, Stendhal manifeste l’impossibilité de séparer la matière nar- rative de la réalisation littéraire. C’est la raison pour laquelle on oublie avec tant de facilité le point de départ des digressions, parce que la pensée musarde autant que le voyageur, et relativise la réalité physique du parcours. Le refus, par exemple, de décrire, refus souvent purement rhétorique et qui prend l’allure de prétéritions, est symptomatique de cette suprématie du discours : le narrateur déclare forfait, adju- rant son lecteur de se procurer une reproduction graphique du monument contem- plé par le voyageur, parce que celui-ci ne peut « qu’expliquer une gravure, non y suppléer » ( MT , t.1, 86). Ainsi, au lieu de se « jeter dans les phrases hyperboliques et néologiques » ( id .), la contemplation du lieu autorise toutes les rêveries, comme ici à Sens devant un arc de triomphe qui amène naturellement à rêver du « peuple- roi » et « [reporte] dans Rome » le narrateur, mais en passant par une bizarre com-

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