AGAPES FRANCOPHONES 2013
Stendhal, voyageur digressif 237 6 « (Encore les Jésuites ! s’écrie un de mes amis qui lit le manuscrit. Il a raison, je suis hon- teux de ces répétitions) », MT , t.1, 186. paraison avec les églises gothiques jugées ridicules et « [rabaissant] l’idée de Dieu par l’idée saugrenue de toutes les sottises qu’il a permis de faire en son nom », alors que le vestige romain « relève […] l’idée de l’homme » ( id .). Ce qui compte dans cette page est l’extrême sophistication d’un discours ne prétendant pourtant que rendre compte d’une curiosité archéologique sans grande envergure. Il ne s’agit pas de dou- ter de la réalité du voyage, mais de l’importance que cette conscience, toujours prête à s’échapper vers autre chose, accorde réellement à ce qui se présente à son examen. Cela rend compte aussi de la tendance métadiscursive du récit de voyage sten- dhalien : l’élaboration de l’ouvrage est sans cesse intégrée à la substance du récit 6 , trait habituel du genre qui prend une tournure quasi obsessionnelle chez Stendhal, comme d’ailleurs dans l’ensemble de ses récits autobiographiques. C’est que le dis- cours est en quelque sorte un élément du décor, comme si le portrait du locuteur était proposé en surimpression sur tous les objets qu’il évoque et décrit. On est bien au-delà de la confidence ou de l’autoportrait du voyageur ; c’est la voix qui s’impose encore une fois, c’est elle qui fait de la digression un élément naturel de l’écriture : que le trajet géographique soit ou non pris au sérieux, que l’on soit en train de parler du pays traversé ou d’autre chose, que le programme soit ou non respecté, c’est le parcours moral que suit, fasciné, le lecteur. Il n’y a pas d’incohérence du discours chez Stendhal, malgré les ruptures, les digressions et les nombreuses parenthèses, il n’y a qu’une écriture qui mime si parfaitement l’abandon de l’âme qu’on finirait presque par oublier l’entreprise littéraire subtile qui en rend compte. On peut s’interroger alors sur la nature duprojet narratif stendhalien dans ses vo- yages : ce qui est promis et tenu, dans les Promenades dans Rome , est un guide de voyage original et passionné, qui mène le lecteur de monument enmonument et lui retrace certains des grands moments de l’histoire de la ville. Mais la manière de re- garder, celle de raconter, le ton du récit, sont si neufs qu’ils changent la nature de l’entreprise en transformant les objets contemplés pour les rendre conformes à l’uni- vers stendhalien. La visite de Saint-Pierre devient ainsi un repère inédit dans la vie du visiteur, créant une temporalité particulière : On pousse avec peine une grosse portière de cuir, et nous voici dans Saint- Pierre. On ne peut qu’adorer la religion qui produit de telles choses. Rien au monde ne peut être comparé à l’intérieur de Saint-Pierre. Après un an de séjour à Rome, j’y allais encore passer des heures entières avec plaisir. Presque tous les voyageurs éprouvent cette sensation. On s’ennuie quelquefois à Rome le second mois du séjour, mais jamais le sixième ; et, si on y reste le douzième, on est saisi de l’idée de s’y fixer. ( PR , 92) L’absence de précision, voire la technique de l’allusion, qui amènent à évoquer en quelquesmots les fluctuations de l’état d’esprit sans donner d’explication, procurent le sentiment contradictoire d’être suffisamment familier du voyageur, de son expé- rience et de ses curiosités, pour ne pas avoir besoin d’en savoir plus, tout en restant sur sa faim. Cette connivence qui excède le simple partage d’impressions pour faire du lecteur un voyageur en puissance naturellement amené à reconnaître comme siens les sensations et les souvenirs d’un autre, accomplit le miracle recherché par tous les voyageurs de l’époque en renouvelant radicalement le regard porté sur des
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