AGAPES FRANCOPHONES 2013

Nathalie SOLOMON Université de Perpignan Via Domitia, France 238 7 Je n’oublie pas que Les Mémoires d’un Touriste furent publiés après les Promenades dans Rome : c’est la perspective du lecteur qui importe ici. objets universellement connus. On s’amuse ainsi avec le narrateur des aventures d’une conscience : « Lorsqu’on a pu s’arracher au spectacle de la coupole, on arrive au fond de l’église ; mais, si l’on a de l’âme, déjà l’on est abîmé de fatigue et l’on n’ad- mire plus que par devoir. ( PR , 94) Ce qui compte est clairement l’accablement inévitable, Saint-Pierre disparaît sous des sentiments souvent fugitifs et sitôt mis de côté qu’évoqués. Le monument de- meure dans le texte et dans le souvenir du lecteur, mais le filtre de l’impression en modifie durablement la perception. D’où la possibilité de remodeler les lieux les plus célèbres du monde, de regretter pour finir que Saint-Pierre ne soit pas tout à fait conforme à « une religion terrible, qui dit au plus grand nombre de ceux qui entrent dans ses églises : Tu seras damné ». D’où la remarque que la « prière, dans Saint- Pierre, n’est pas l’élan du cœur vers un juge terrible qu’il faut fléchir à tout prix, c’est une cérémonie à remplir envers un être bon et indifférent pour bien des choses » ( PR , 108). Comment décider dans quelle mesure prendre au sérieux la boutade, si ce n’est en étant attentif au moindre écho de cette pensée à la logique si difficile à saisir, qui s’offre en même temps avec une telle candeur ? En mettant en évidence le caractèremondain du lieu, le narrateur offre un point de vue fugacemais frappant sur la nature du catholicisme romain ; sa formule, pour plaisante qu’elle soit, en dit tout autant qu’une longue dissertation historique. Mais ces remarques décalées et provocatrices ne font pas oublier que la question du gothique est unmotif obsession- nel des voyages stendhaliens, qu’on la retrouve en particulier dans les Mémoires d’un touriste : il ne s’agit plus seulement alors d’un commentaire ponctuel, le lecteur reconnaît là une préoccupation familière, presque un réflexe de celui qui projette im- manquablement ses idées fixes et ses marottes sur les objets qui s’offrent à lui sans s’inquiéter beaucoup de leur réalité, même et surtout quand ces objets appartiennent à ce que la civilisation a de plus illustre à offrir au visiteur 7 . Il ne s’agit pas seulement de marquer son indépendance à l’égard de ses prédécesseurs, ce que tous les grands voyageurs littéraires de l’époque cherchent à faire, mais d’imprimer sa marque, unique et singulière, au texte qui doit célébrer des lieux mythiques. Typiquement chez les auteurs romantiques, la pratique de l’écriture transforme le rapport aux lieux et aux événements : le voyageur rend certes compte de ce qu’il a sous les yeux, mais aussi, à l’occasion, de ce qu’on ne voit pas, ou de ce qu’on ne voit plus. Ainsi à propos du Panthéon de Rome : Pline nous apprend que ce temple avait des cariatides célèbres qui ont péri, ainsi que tous les ouvrages du sculpteur Diogène. La statue de Jupiter Vengeur oc- cupait, sans doute, la place du grand autel vis-à-vis la porte. On peut supposer que les cariatides s’élevaient vers le centre du temple, à peu près comme celles du temple d’Érechthée à Athènes. ( PR , 202) Il est remarquable que ces notations, qui entrent le plus naturellement du monde dans la peinture du monument, soient mises exactement sur le même plan que les autres, ce qui, encore une fois, met en évidence une perspective singulière, différente nécessairement de celle du voyageur au moment où il découvre les lieux : la paren- thèse que constitue ce paragraphe à l’intérieur de la description précise du temple transformé en église suggère à la fois le travail de documentation qui accompagne

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