AGAPES FRANCOPHONES 2013
Stendhal, voyageur digressif 239 la rédaction de l’ouvrage et le point de vue de celui qui ne tient pas à donner simple- ment l’expérience de sa visite du monument, mais à maîtriser autant que possible le tableau qu’il en propose – au besoin en le recomposant, en ajoutant des éléments absents. Cette ambivalence et ces variations de ton sont une caractéristique de l’en- treprise : l’exactitude côtoie la disposition d’esprit et l’attention au contexte histo- rique n’exclut pas le caprice du moment. La digression n’est donc pas exactement de même nature que le reste du texte chez Stendhal, elle n’est pas simplement un élément de la mosaïque insoucieuse de cohérence interne qu’on décrit souvent comme caractéristique du récit de voyage : elle est d’abord un instrument tonal, elle est un signe avant d’être un contenu, elle imprime une couleur à l’œuvre en manifestant l’essentielle liberté du narrateur. La digression est l’incarnation stylistique de cet état d’esprit, rendu sensible au lecteur et qui justifie le projet. Rien ne traduit mieux cette subtile alchimie que la remarque prétendue d’une des « compagnes de voyage » des Promenades dans Rome : «Votre journal me semble l’exagération continuelle d’un menteur d’autant plus impatien- tant qu’il travestit des faits que je sais être vrais.» ( PR , 490) Pas de meilleur témoignage sur la nature du récit stendhalien que cette relativité des points de vue démontrée par l’essentielle différence qu’il ne se lasse jamais de souligner entre lui et les autres, ou mieux encore, entre celui qu’il est au moment d’écrire et celui qu’il sera « dans trois jours » ( RNF , 56). Or cette distance entre soi et les autres, entre soi et soi, vient aussi du filtre que l’écriture impose au regard. En remplaçant le regard, le récit substitue une perspective à une autre, ce qui est banal, mais aussi une disposition d’esprit à une autre. L’exaltation qui saisit le voyageur lors de l’arrivée à Florence rend compte d’une émotion profonde, alors même que le commentaire affiche la distance : Je me sentais heureux de ne connaître personne, et de ne pas craindre d’être obligé de parler. Cette architecture du Moyen Âge s’est emparée de toute mon âme ; je croyais vivre avec le Dante. Il ne m’est peut-être pas venu de pensées aujourd’hui, que je n’eusse pu traduire par un vers de ce grand homme. J’ai honte de mon récit, qui me fera passer pour égotiste . ( RNF , 274) Ou encore : Je regrette l’ancienne tour du Louvre. L’architecture gallo-grecque qui l’a rem- placée, n’est pas d’une assez sublime beauté pour parler à mon âme aussi haut que la vieille tour de Philippe-Auguste. (Je viens d’ajouter cette comparaison pour expliquer mon idée ; quand pour la première fois je me trouvai à Florence, je ne pensais à rien qu’à ce que je voyais, pas plus au Louvre qu’à Kamchatka.) (276) La différence entre l’homme qui voit et celui qui écrit est ainsi souvent mise en scène ; elle a pour résultat de rendre plus audible encore la voix de l’écrivain. Il lui arrive, du reste, d’avouer tout à coup, dans une note en bas de page, qu’il fait bon marché de la vérité du moment que l’esprit de son discours est compris : Les noms, les lieux, les dates, tout est changé ; il n’y a d’exact que le sens moral des anecdotes. Qu’importe à un étranger à deux cents lieues de distance, et après dix années d’intervalle, que le héros d’un conte s’appelle Albizzi ou Traversari ? Regardez, je vous prie, toutes les anecdotes comme de pure invention, comme des apologues. Celle-ci s’est peut-être passée à Trévise. ( RNF , 98)
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