AGAPES FRANCOPHONES 2013

Voyage comme épreuve initiatique : l’exode dans les romans d’Irene Némirovsky 261 6 La liste est en réalité bien plus longue, elle inclut des phénomènes aussi éloignés que les re- levailles après l’accouchement ou le bizutage dans les universités contemporaines. Mais Van Gennep reconnaît lui-même que les rites sont plurifonctionnels et que les séquences qu’il évoque ne sont pas toujours également représentées dans chaque rite. 7 On peut signaler notamment l’application au récit du schéma lié au rite de passage. Cf. les recherches de Propp, de Greimas, ou plus récemment de Paul Larivaille. ce côté initiatique qu’il s’agira d’étudier ici, avec, à l’appui, les travaux de deux an- thropologues que sépare presque l e siècle tout entier. Le premier est Marc Augé (1935–), l’anthropologue de la « sur-modernité », qui dans son livre Non-lieux (1992), expose toute une théorie sur les lieux de l’époque contemporaine. Les « non- lieux » sеraient ainsi les lieux non porteurs de la mémoire, les lieux de l’anonymat, définis par Augé comme «non-identitaires, non-relationnels, non-historiques » : les aéroports, les hôtels, les camps de réfugiés et d’autres endroits de la précarité (Augé 2005, 75). Bien que la réflexion d’Augé concerne la fin du XX e siècle, il est amené à la conclusion d’une plus grande envergure : « l’espace du voyageur serait ainsi l’ar- chétype du non-lieu » (83), car il est vécu par le voyageur comme un paysage qui dé- file et avec lequel il prend ses distances. Le non-lieu est donc uniquement un lieu de transit, non propice à la création de rapports mutuels ni d’identité personnelle, ren- chérit l’anthropologue (98). C’est d’autant plus vrai alors qu’un voyage forcé tel que l’exode, peut être perçu comme une succession de non-lieux, où l’homme perd ses re- pères habituels, où les liens sociaux se rompent, les hiérarchies sont bousculées, où, enfin, règnent la solitude et la ressemblance généralisées dans un présent continu. Au tout début du XX e siècle, se situe l’œuvre de Van Gennep (1873–1957), Rites de passage , (1909) : dans les différents rites, comme celui du baptême, de la circon- cision, du mariage, des obsèques, les rites initiatiques 6 , l’auteur reconnaît trois phases essentielles dans le passage d’un individu d’un état à un autre, d’un groupe à un autre; ce passage est souvent associé à un déplacement dans l’espace, le fran- chissement d’un seuil ; il consiste d’abord en la séparation ou l’isolation du groupe ; la seconde phase (ou séquence comme l’appelle Van Gennep) est marquée par la liminarité, c’est-à-dire une période de marge, d’attente pour l’individu, souvent pleine de danger, avant qu’il n’accède à l’étape suivante ; dans la troisième phase (phase postliminaire), il faut qu’il y ait agrégation ou réintégration du groupe par l’individu qui a subi certaines transformations et acquiert un nouveau statut dans la société (VanGennep 2005, 15). Depuis sonapparition, la théorie des rites de passage développée par Van Gennep a par la suite été appliquée à différents domaines et sphères de la vie humaine 7 . Au croisement des deux théories, l’exode, lui, représenterait alors ce moment de marge, la phase centrale du rite de passage, cemoment de l’entre-deux, se déroulant finalement dans un non-lieu, ou comme le constate encore l’historien et le philo- sopheMichel de Certeau : «Pratiquer l’espace, c’est donc répéter l’éxpérience jubila- toire et silencieuse de l’enfance ; c’est dans le lieu, être autre et passer à l’autre ». (De Certeau 1990, 164); à la fois départ en voyage, et, plus généralement, abandon de son milieu social, l’exode est suivi - pour ceux qui ne périssent pas - d’un retour ; cependant, l’individu ne sort pas indemne de cette expérience éprouvante, mais il en est au contraire irrémédiablement transformé. La représentation de l’exode chezNémirovsky commence par lamise en scène du départ, ce moment de séparation, qui, la plupart du temps, est un départ collectif.

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=