AGAPES FRANCOPHONES 2013

Tamara VALĆIĆ BULIĆ Faculté de philosophie, Université de Novi Sad, Serbie 262 Les départs individuels (Némirovsky 1947 , 226) deviennent de plus en plus fré- quents, le mouvement est de plus en plus massif. Une véritable « géographie » de l’exode se dessine. Ainsi, dans Les Biens de ce monde , pendant plus de trente pages, ce sont les réfugiés des différentes provinces qui se joignent au long défilé : Maintenant, c’étaient les habitants du nord de la France qui fuyaient […] Jour et nuit, maintenant, les réfugiés venant du nord ou de Belgique passaient […] D’abord, ce ne furent que les provinces du Nord et de l’Est qui partaient […] Puis, ceux de Reims et des environs furent évacués […] Ensuite la région pari- sienne se vida, suivie par Dijon, Belfort et l’Yonne. (Némirovsky 1947, 286, 287, 302) C’est très rapidement que la peur et la panique s’installent et se propagent. La mon- tée de la panique est peinte avec finesse : « Chacun avait un serrement de cœur […] [envahi par] cette trouble et mortelle épouvante » (Némirovsky 2004 , 71). C’est une force irrésistible qui emporte tout: C’était le lendemain d’une bataille perdue. On voyait passer les troupes en dés- ordre : des ambulances, des blessés, des voitures, des chevaux, des canons et, parmi eux, les civils qui fuyaient – des religieuses d’un couvent de Flandre, des paysannes traînant leurs vaches, des vieux attelés à leurs brouettes avec deux chaises, une table de bois blanc et des ustensiles de cuisine calés avec des planches. On ne pouvait avancer qu’au pas. (Némirovsky 1947 , 79–80) Par ailleurs, l’univers de l’exode est, dès le départ, encombré d’objets. Les hommes semblent tenir plus à leurs affaires personnelles qu’à leurs semblables, se compor- tant comme des automates: Il était impossible de faire entendre raison aux domestiques. Ils tremblaient de peur, ils voulaient partir mais la routine était plus forte que la terreur, et ils tenaient à ce que tout fût accompli selon les rites qui précédaient les départs pour la campagne au moment des vacances. Tout devait se trouver dans les malles à sa place accoutumée. (Némirovsky 2004, 72) D’où des tableaux – comme l’exemple cité plus haut – qui frappent le lecteur non seulement par de longues processions d’hommes mais aussi par l’accumulation, la prolifération des objets les plus invraisemblables : à côté des « voitures surchargées demeubles » (Némirovsky2004, 48, 89), des « camions desministères chargés d’ar- chives […] des canons, des charrettes, des voitures d’enfant … » (Némirovsky 1957 , 239) l’on trouve pêle-mêle, cages à oiseaux, paniers à linge, matelas, coffrets à den- telle, planches à repasser, argenterie, etc. En outre, et bien plus grave, les êtres vivants, eux aussi, sont montrés dans leur multitude, leur anonymat et leurmouvement incessant. Il s’agit d’une foule informe, et l’auteur précise dans ses Notes : « Le rythme doit être ici dans les mouvements de masse, tous les endroits où on voit la foule dans le 1 er volume, la fuite, les réfugiés, l’arrivée des Allemands dans le village. » (Némirovsky 2004 , 534). Cesmouvements sont accompagnés de bruits inquiétants, de « sons grondants » (Némirovsky 1947 , 284) : c’est « le tintamarre des autos, les cris des enfants, le bruit de la foule affolée » (Némirovsky 2004, 198), « unemasse noire d’où s’échappaient les sons discordants, indistincts des coups de klaxon, des cris, des appels, une rumeur sourde et sinistre qui serrait le cœur » « unmurmure lugubre » (Némirovsky 2004, 113, 121) ou encore

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