AGAPES FRANCOPHONES 2013

Voyage comme épreuve initiatique : l’exode dans les romans d’Irene Némirovsky 263 8 Le même procédé est très fréquent ailleurs : « On tournait sur soi-même ; on se retrouvait toujours au même point. On devenait fou. On frappait en vain aux portes : elles étaient ver- rouillées, et les maisons vides. Certaines avaient été forcées et pillées par les réfugiés. On allait plus loin. » (Némirovsky 1947, 303). 9 Ou encore : « des troupeaux de vaches […] des chevaux fourbus, des hommes… » (Némi- rovsky 1957, 239), « une femme nerveuse, une vieille fille hystérique […] des enfants sur les bras […] des vieilles […] un bébé abandonné » (Némirovsky 1947, 286, 287–288). 10 Finalement, elle opte pour Tempête en juin comme titre de la 1e partie. D’après les témoi- gnages de sa fille, l’auteur a des raisons tout à fait personnelles de craindre l’eau : « Maman adorait regarder lamer mais avait horriblement peur de l’eau. Dans ses livres, on voit que l’eau joue très souvent un rôle dramatique. » (Epstein 2008, 27). Ajoutons, que le fait qu’Irène ait été emportée par l’opération appelée « Vent printanier »par les autorités françaises, est triste- ment symbolique et hautement ironique. « la rumeur profonde, inoubliable qui monte des villes et des routes quand approche l’ennemi. » (Némirovsky 1947, 311) Dans cette foule nombreuse, l’anonymat est évidemment généralisé avec l’emploi du pronom « on » d’où toute individualité semble bannie: « On n’avait pas de nou- velles […] on ne savait quel air […] On ne dormait plus […] On ressassait les mêmes consolations fades […] On n’avait aucun ordre … » (Némirovsky 1957 , 285–286) 8 . Lorsque toutefois, une singularisation apparaît, c’est encore le règne du pronom in- défini et de l’anonymat: «« des enfants […] des vieillards somnolaient […] une am- bulance […] une petite Citroën, pleine d’enfants qui pleuraient […] un vieux taxi pa- risien à demi défoncé » (Némirovsky 1957 , 242) 9 . Partout apparaissent des figures livides et des vêtements en désordre : « Tous les visages étaient marbrés de taches rouges, les vêtements froissés, déchirés et salis […] Sur certaines figures livides, grises de poussière, de grosses gouttes de sueur coulaient comme des larmes. » (Némirovsky 2004, 97). Les gens sont comme un troupeau jeté sur les routes, mena- cé de toutes parts par la faim et la soif, le chaud et le froid, le manque d’essence et de transport, les voleurs et les escrocs de toute sorte, les bombardements aériens dévastateurs : les identités semblent sérieusement déstabilisées, les repères perdus, les hommes, constamment en danger, se voient déshumanisés. Pour mieux mettre en exergue la perte d’identité humaine et le chaos que pro- voque au fond l’épreuve de l’exode, plusieurs métaphores s’entrelacent : celle des bêtes avec celle de l’eau et de la tempête, du Déluge (biblique); il suffit de revoir l’image initiale de Suite française , celle du rêve des Parisiens à caractère de présage : « Les dormeurs rêvaient de la mer qui pousse devant elle ses vagues et ses galets, de la tempête qui secoue la forêt enmars , d’un troupeau de bœufs qui court lourdement en ébranlant le sol de ses sabots … » (Némirovsky 2004, 33, souligné par T. V. B.) Le destin tragique collectif s’affirme par la suite : le sentiment général est celui d’ « une étrange tristesse qui n’avait plus rien d’humain, car elle ne comprenait ni vaillance ni espérance, ainsi les bêtes attendent la mort. Ainsi le poisson pris dans les mailles du filet voit passer et repasser l’ombre du pêcheur. » (Némirovsky 2004, 90). Mais, ces images sont présentes non seulement dans Suite française que d’ail- leursNémirovskyprévoyait initialement d’intituler Tempêtes 10 , alors que lapremière partie, celle relatant l’exode devait porter le nomde Naufrage(s) (Némirovsky 2004, 530), mais également dans les deux autres romans analysés. Les métaphores fluvi- ales et maritimes reviennent de manière obsessionnelle dans les descriptions: « des flots de réfugiés », « les Allemands déferlaient » (Némirovsky 1947 , 286, 291) ; « les fleuves d’autos » (Némirovsky 1957, 242), « plus vite coulait le torrent d’autos »

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