AGAPES FRANCOPHONES 2013
Tamara VALĆIĆ BULIĆ Faculté de philosophie, Université de Novi Sad, Serbie 264 11 Némirovsky, d’ailleurs, exprime son peu d’attachement pour la foule : « Curieux que la masse,masse haïssable, soit formée enmajorité de ces braves types. Elle n’en devient pasmeil- leure ni eux pires. » (Némirovsky 2004, 525). 12 La question du rite de passage en tant que rite initiatique a été traitée en détail dans l’ar- ticle d’Anne-Marie Dupont, v. Bibliographie. (Némirovsky 2004 , 138) ou encore « Dans la foule, les autos étaient prises comme ces herbes qu’on voit flottant sur l’eau , retenues par des liens invisibles tandis que le torrent coule tout autour. » (Némirovsky 2004, 104). Dans les gares, un des non- lieux par excellence, la foule « assiégeait les trains, où l’on passait les enfants par les portières des wagons bondés » (Némirovsky 1947 , 247) ou écrasée par les barreaux « les secouait, puis refluait en désordre » (Némirovsky 2004 , 71) : c’est lamarée hu- maine qui déferle. Les gens « … s’accrochant à leurs valises et à leurs cartons à cha- peaux comme des naufragés à des bouées de sauvetage . » (Némirovsky 2004 , 109), tout concourt à créer l’effet d’un cataclysme universel. C’est ainsi que la déshumanisation est à son comble : « cettemultitudemisérable n’avait plus riend’humain. » (Némirovsky 2004 , 95). Le besoin est pourtant pronon- cé de rester ensemble, en groupe : « … des réfugiés chargés de bagages […] se col- laient les uns aux autres comme des bêtes égarées se cherchent et se rejoignent après l’orage. » (145) Le constat est désolant. Ce sont la ressemblance et l’uniformité dans lemalheur qui règnent, produisant des êtres dépourvus de visages, mus par des instincts 11 , paradoxalement unis les uns aux autres dans une sorte d’isolement men- tal : c’est ainsi que l’on aboutit à la possibilité d’« une ethnologie de la solitude », qu’évoque Marc Augé (Augé 2005, 115). En dépit de ce constat, l’exode est parfois vécu comme une grande aventure, par les enfants par exemple «mal réveillés encore, tout excités et contents à l’idée du vo- yage qu’ils allaient faire, riaient en regardant le ciel. » (Némirovsky 1947 , 311). Né- mirovsky leur attribue un rôle essentiel et elle note dans son journal à ce propos : « Il faut donner une grande place aux enfants pour qui cela sera un enrichissement, cer- tainement, comme pourmoi, autrefois, la révolution russe. » (Philiponnat&Lienhart, 359) C’est donc l’aspect formateur qu’elle entend mettre en lumière. La capacité d’initier à la vie s’étend d’abord à ceux qui se trouvent entre deux âges, sur le point de devenir des adultes. Ceux-là vivent une véritable révélation de leur propre destin. Le jeuneHubert Péricand 12 , animé du sentiment de devoir se sac- rifier pour son pays (Némirovsky 2004, 135), voulant rejoindre les troupes et com- battre à leurs côtés, fait une fugue, puis est lâché par le garçon qui prétendait se jo- indre à lui ; sur son chemin, Hubert fait la découverte de la vraie nature des hom- mes, il est envahi par un sentiment de solitude désespérante, écœuré par l’égoïsme et la lâcheté et voit les hommes en « bêtes sauvages » (139). Puis, plus tard, accueilli dans une auberge, il s’initie aux plaisirs de la chair avec une femme bien plus âgée que lui (169). De son expédition, il ressort mûri, plus conscient de l’hypocrisie qui l’entoure, même au sein de sa propre famille, mais avec un sentiment de jubilation intérieure : « Peu à peu, de ce chaos, de ces sentiments contradictoires, naquit une étrange, une amère plénitude […] Il savait ce que signifiaient les mots : danger, courage, peur, amour » (238). Le frère de Hubert, le prêtre Philippe Péricand, est lapidé par de jeunes garçons orphelins, dont il a la charge, et cela pour s’être opposé au pillage d’une maison se trouvant sur leur chemin ; sa résistance jointe au désir animal des adolescents de piller, provoquent une explosion de violence ; il est d’abord sauvagement battu puis
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