AGAPES FRANCOPHONES 2013
Voyage comme épreuve initiatique : l’exode dans les romans d’Irene Némirovsky 265 13 « Tout devenait sombre et fumeux, semblable à un rêve ». (126) jeté dans l’étang où il sombre dans la vase, alors que les jeunes « ayant perdu tout trait humain », devenus « des déments, des bêtes », (222) se livrent à un véritable « carnage » de lamaison abandonnée. L’initiation à la vie est un échec : l’absence de toute contrainte dont jouissent les jeunes orphelins n’aboutit qu’à dévoiler leur be- stialité. Un autre jeune homme, Jean-MarieMichaud, grièvement blessé dans les opéra- tions de 40, se retrouve, loin de sonmilieu familial et privé de nouvelles de la guerre, dans une ferme d’un hameau perdu. Contrairement à Hubert, la vie est bien clé- mente envers Jean-Marie : soigné, dorloté et nourri par de jeunes filles appétis- santes, tenté par l’écriture, au milieu de la guerre, lui, citadin, va pendant quelques mois vivre une véritable idylle champêtre. Et l’auteur de conclure : « Ainsi tout con- spirait à engourdir et bercer le soldat, qu’il reprenne force et courage. » (288) Les jeunes ne sont toutefois pas les seuls à bénéficier d’une transformation. Per- sonnage inconstant et insatisfait, Bernard Jacquelin des Feux de l’automne vit les premiers jours de la guerre comme officier d’une armée en déroute. Il emmène ses soldats dans la maison abandonnée de ses amis d’avant-guerre, pour les nourrir, puis, à l’arrivée des soldats allemands se sacrifie pour eux (Némirovsky 1957, 253). Fait prisonnier, pendant son emprisonnement il en vient à s’apercevoir du vide que représente son existence antérieure. C’est grâce à la rencontre avec un professeur, compagnon de prison, qu’il peut enfin trouver « la clef à sa propre existence et celle de toute existence [...] il fallait être fidèle » (260). D’autres gestes de bonté et d’abnégation, bien que rares, sont également pré- sents : Agnès Hardelot nourrit les réfugiés et panse les blessés, alors qu’au même moment, des voleurs fracturent les armoires de sa cuisine (Némirovsky 1947 , 288) ; une femme cède sa chambre à Rose, la jeune femme enceinte et à sa mère malade (308) ; les Michaud par leur attitude compatissante avec les autres réfugiés - la femme tient les enfants des autres par la main, le mari porte sur son épaule les af- faires des autres - expriment « la sympathie active et vigilante que les gens du peuple ne témoignent [toutefois] qu’aux leurs, qu’aux pauvres. » (Némirovsky 2004 , 101) L’exode est toutefois loin de toujours avoir un effet bénéfique sur l’individu. C’est par lâcheté qu’une mère est abandonnée évanouie au milieu de la route par sa fille et son gendre (Némirovsky 1957 , 270), dans Suite française , une autre femme, Ar- lette Corail, abandonne également son amant (Némirovsky 2004 , 161). Par égoïsme, des habitants refusent de donner à manger aux soldats sous prétexte « qu’ils n’a- vaient que ce qu’ils méritaient » (Némirovsky 1957, 240). Charlie Langelet, sous prétexte de surveiller l’automobile de deux jeunes gens qui se livrent aux ébats amoureux en pleine campagne, vole leurs bidons d’essence en éprouvant en plus « une extraordinaire jouissance » (Némirovsky 2004, 191). Mme Péricand dévoile l’aridité de son âme lorsque ses enfants se mettent à distribuer le chocolat et le sucre : elle leur interdit d’y toucher désormais (Némirovsky 2004 , 99). La faimdans une famille d’ouvriers, provoque le réveil des instincts les plus bas : le mari d’une femme qui vient d’accoucher, en se faufilant dans le noir comme « une ombre » vole le panier à provisions à Gabriel Corte. C’est d’ailleurs l’occasion d’un festin, au foie gras et au champagne, qui provoque « une douce et confuse ivresse » (126) ; les personnages se mettent à vivre leur voyage comme un rêve, en oubliant leur situation et les raisons de leur départ (127) 13 . Le même sentiment, quelques pages
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