AGAPES FRANCOPHONES 2013
Une découverte bulgare du Nouveau monde 271 pont des Aigles à Sofia. À côté de cette observation le voyageur narrateur fait intro- duire les Bulgares dans l’immensité de l’Exposition de Chicago et plus spécialement dans seul Palais de la Manufacture. En utilisant les mesures américaines pour dési- gner sa grandeur il trouve un moyen de provoquer l’imagination bulgare : ce même Palais pouvait abriter la foire de Plovdiv, voire toute la ville, « deuxième capitale de laBulgarie » (179, 189). Ce genre d’approches unit les deux continents dans leurs ca- ractéristiques de géographie physique et dans la compréhension des créations de la nature et de l’esprit humain. Le niveau de la compréhension américaine pour le monde européen, quoi qu’il soit sud-est ou autre, est un autre niveau qui ne correspond pas à celui d’un intellec- tuel bulgare avide à visiter les États-Unis et compléter ses connaissances livresques sur le « grand » et le « gigantesque », loin de son pays natal. Peut-être la première rencontre d’Aleko et ses compagnons avec un fonctionnaire de la douane newyor- kaise est la plus significative dans le rapprochement grand – petit ou américain – bulgare. En prononçant le nom Konstantinov le fonctionnaire pensait d’abord à un passager russe à cause de la terminaison « ov », puis il identifia « Bulgarian » avec «Hungarian ». Malgré les explications du voyageur bulgare que son pays se trouvait dans la péninsule balkanique et le plan de l’Europe avec la capitale bulgare Sofia qu’on avait fièrement montré au fonctionnaire, celui-ci était convaincu qu’il s’agis- sait de la Turquie. L’ignorance américaine et les protestations des Bulgares, énervés de cette situation inattendue, construisent devant le lecteur l’opposition grand–pe- tit. L’existence du nouvel État bulgare (depuis 1878), ancienne province de l’Empire ottoman et la certitude que le nom de la Bulgarie était déjà connu aux étrangers forment le stéréotype du national qui s’oppose à l’ignorance américaine: « J’étais à la fois curieux et amusé de le voir torturer sa mémoire, cherchant vainement à loca- liser ce royaume. Quand je pense que nos journaux citent continuellement des ex- traits de la presse étrangère qui s’extasie sur les progrès de notre patrie et que ce ignare n’avait pas même entendu le nom „Bulgarie“ !... Filaret et le docteur furent eux aussi convertis à l’islam avec lamême désinvolture… Ignorer où est la Bulgarie ! Quels ânes bâtés !» (165–166) À plusieurs reprises Aleko partage le mauvais goût de la cuisine locale. La con- sommation des plats se faisait en silence dans des restaurants éclairés de plusieurs lampes électriques. En plus, la pratique américaine de prendre à la hâte un verre de bière ou de whisky dans une brasserie sans contacter personne est impressionnante pour les ressortissants balkaniques. Dans une telle atmosphère d’une brasserie ba- varoise la rencontre bulgaro-serbe devient intéressante et inhabituelle. Étant au cou- rant de tout ce qui se passe en Europe et en Amérique, l’émigré Nedelkovitch for- mule sa sympathie pour Stephan Stambolov, le premier ministre de la Bulgarie (1887–1894) qu’il est prêt à « échanger » avec le président Cleveland, considéré comme trop naïf dans sa politique. Le même Serbe de Banat détruit l’image pré- conçue d’Aleko pour les États-Unis qu’il admirait pour la liberté, l’égalité et les ins- titutions démocratiques : « Chez vous, en Europe les hommes sont empereurs, ici l’or est empereur… Terrible corruption ! Avec de l’or on peut acheter n’importe qui, même le Président. » (176) Le docteur, l’un des compagnons d’Aleko semble remar- quer avec un sourire sardonique aux lèvres que la pratique de la corruption n’est pas un phénomène à découvrir en Amérique. D’une telle caractéristique des mœurs humaines américaines résulte un universalisme qui met le signe d’égalité entre le Vieux continent, y compris le monde balkanique et le Nouveau-Monde.
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