AGAPES FRANCOPHONES 2013
Raïa ZAÏMOVA Institut d’Études balkaniques, Bulgarie 272 En principe, le voyageur dans un pays inconnu n’arrive pas à pénétrer profondé- ment dans la vie de ce même pays et à connaître cent pour cent les us et coutumes de ses habitants. Souvent les agents sur place jouent un rôle important dans la « dé- couverte » quoi qu’elle soit subjective. Tel est le héros serbe dans la narration Jus- qu’à Chicago et retour. À côté de lui Aleko peint encore d’autres personnes des régions balkaniques (Bulgares, Arméniens, Juifs) qu’il rencontre au cours de son voyage à l’Exposition universelle ou ailleurs. Certains parmi eux sont déjà américa- nisés, c.à.d. leur comportement, le plus souvent laid, correspond entièrement à la folie make money . Dans le grand carrefour de pavillons à Chicago la Serbie et la Roumanie sont absentes. Les « merveilles » du progrès industriel des Européens et des Américains, à côté des « Beautés de 40 nations », les attractions des Japonais, appelés par Aleko « les Anglais de l’Extrême Orient », des Chinois, Océaniens, La- pons et Nègres, on trouve également des « Curiosités bulgares ». Dans cette am- biance internationale apparaît Baï Ganio, lemarchandd’huile de rose, envoyé à l’Ex- position universelle par un Juif de Constantinople. Déçu par les « gens de glace » et les « femelles maigres » cet acteur secondaire dans le récit, mais pris au vif par Ale- ko, en deviendra le principal dans ses « Nouvelles » écrites et publiées après le texte intitulé Jusqu’à Chicago et retour. En se plaignant de la vie et des femmes améri- caines Baï Ganio n’oublie pas à se vanter de « …nos femmes ! C’est bien en chair, c’est tout rebondi, ça pète de santé, que le diable m’emporte ! » (194) Le stéréotype américain de Baï Ganio ne coïncide pas avec celui des commerçants bulgares à Chi- cago et encore moins avec celui de ses compatriotes déjà américanisés. Et non sans raison Aleko étudie les réactions bulgares pendant son séjour à l’étranger pour se faire une idée de la mentalité de ses compagnons ou de celle de toute une nation qui cherche à découvrir de monde civilisé et le monde d’autrui. Pendant sa visite àBostonAleko se rappelle le roman utopique d’EdwardBellamy « Looking Backward » (Boston, 1888) qu’il avait lu en russe et fait mention de sa pa- rution en langue bulgare : J’en avais le frisson en m’imaginant qu’un jour l’humanité va parvenir à cet état automatique que Bellamy nous présente comme l’idéal du futur lointain – état dans lequel l’individu, l’individualité disparaît presque tout à fait en se transfor- mant en automate, en serviteur d’un maître nouveau, encore plus puissant et indestructible – la société. L’humanité a aboli un maître – la tyrannie, l’esclavage a disparu, mais la liberté individuelle a fait naître un maître nouveau – le capital. Le point de vue de l’auteur pour le capitalisme, qui n’est pas positif, est le plus souvent partagé avec ses compatriotes. En Bulgarie le débat à ce sujet qui semble important pour le développement d’une société agraire et patriarcale, détermine le niveau de la culture politique des discutants et leur mentalité. (Danova 2009, 51, 65–67) L’antipathie d’Aleko pour une telle industrialisation américaine alterne dans son récit avec l’image de la classe moyenne qu’il décrit avec curiosité: un docteur ne gagne pas plus qu’un ouvrier ou un artisan ; une institutrice et un cordonnier – non identifiables par leurs habits, assis l’un à côté de l’autre – admirent ensemble le spectacle de l’opéra, etc. À la classe moyenne s’oppose les « parvenus » américains, toujours avides d’obtenir des grades et des décorations européennes, le regard tourné vers l’or et l’Europe. D’un ton ironique l’auteur mentionne l’existence ou plutôt la formation d’une aristocratie civile et militaire en Bulgarie qui cherche à son tour à rattraper la modernité occidentale.
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