AGAPES FRANCOPHONES 2013

Une découverte bulgare du Nouveau monde 273 À un autre niveau de réflexion Aleko confie au le lecteur son antipathie pour le voisinage d’un musée de Christophore Colombe, agencé dans un monastère sur la rive du lacMichigan et un pavillon de Krupp, le fabricant d’armes. Le génie Colombe avait donné la possibilité aux milliers d’hommes de vivre dans les terres nouvelles et glorifier Dieu, tandis que Krupp – le créateur d’armes meurtrières – n’est que le destructeur de cettemêmemasse humaine et de sa civilisation. L’Exposition univer- selle de Chicago, dite « le fleuron du progrès », située en voisinage, était menacée par ces armes. (206) Le sang-froid des gens et les victimes des conflits militaires et politiques, nonobstant la zone géographique (Chicago, Londres etc.), rendent triste le voyageur bulgare. À chaque pas il contemple non seulement les créatures hu- maines, mais également lesœuvres de cesmêmes créatures. Ainsi sa narration nous dirige dans les musées et les locaux de l’Exposition, dans les parcs publics et au bord des lacs, dans les restaurants et les salles de lecture, on suit la marche des trains, des tramways et les sifflets des paquebots. L’entrée libre dans laMaisonBlanche oudans labibliothèque publique de Boston impressionnent le voyageur et prouvent la liberté de choix de l’individu – une pratique souhaitée et désirée par Aleko pour la Bulgarie moderne. Ce côté positif de la vie réelle va de pair avec le négatif pour former une seule image de l’Amérique. À la fin de son texte Aleko fait appel au lecteur de l’ex- cuser pour son style grossier : il n’avait pas l’expérience des « grands écrivains », mais espère que son récit sera bien accueilli. Son rêve était de se rendre à Hindous- tan, Ceylon, en Chine, au Japon, de faire le tour du monde et rédiger des véritables notes de voyage… (239) Vocabulaire et style Jusqu’àChicago et retour est le début de la carrière d’écrivain d’AlekoKonstantinov. À son époque le français – la langue des « lumières » – était la langue de la com- munication internationale, il en est de même pour les Balkans. Au cours de son voyage dans le Nouveau-Monde Aleko et ses compagnons ont rarement l’occasion à se débrouiller en français. Les quelques notions ou expressions anglaises emplo- yées dans son texte enrichissent la narration et accompagnent verbalement le lecteur dans son premier voyage au-delà de l’océan. En même temps le vocabulaire de l’é- crivainnemanque pas de russismes faute de son éducation enRussie et de turcismes faute de tradition balkanique. Il est plein aussi de mots français écrits dans leur ori- ginal ou en cyrilliques : par exemple, le « train » – si aimé par Aleko à cause de son odeur, le symbole du progrès – est conservé dans son texte comme «трен». À part les noms des rues et les noms géographiques en anglais que l’auteur ne savait peut- être pas à translittérer dans sa languematernelle, on trouve encore d’autres notions, telles que « buffet » pour désigner le bar dans une brasserie ou « Ferris Wheel » pour la Grande roue dans les parcs d’attractions. Ce vocabulaire étranger était in- habituel pour les Bulgares de la fin du XIX e siècle. Mais étant porteur de la moder- nité européenne, le voyageur narrateur n’a pas manqué à donner des explications à ses lecteurs et à décrire verbalement la fonction de ces objets, devenus populaires et utilisés postérieurement dans le quotidien bulgare et balkanique. Le récit d’Aleko n’est pas divisé en chapitresmais une fois la lecture commencée, le lecteur s’introduit dans lemonde inconnu et étranger. Dans son texte en prose qui est assez émouvant on remarque non seulement des phrases en français ou en an- glais, mais également des vers en bulgare. J’ouvre une parenthèse pour préciser

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=