AGAPES FRANCOPHONES 2013
La représentation de l’altérité et du voyage dans le Volkswagen Blues de Jacques Poulin 27 L’Amérique du Nord est le mobile principal de ce voyage. Le goût de la route révèle un goût de l’aventure, une quête de la différence et donc une prédisposition à rencontrer l’autre. L’identité n’est pas une donnée statique, mais elle se construit, on trouve la métaphore de cette frontière, le fleuve Mississipi qui sépare l’espace, mais symbolise l’union et l’opposition. Cette frontière de l’entre-deux que l’on a intériorisé, puisque les deux person- nages portent l’altérité en eux – la Grande Sauterelle est Métisse, de mère indienne et de père québécois et Jack est québécois francophone perdu aumilieudu continent anglophone. L’âme de l’Amérique qui en émane est une âme nomade qui tire sa ri- chesse de l’indéfini non exclusif : être ni l’un ni l’autre rejoint le grand rêve améri- cain. Les deux personnages, par leurs identités différentes, peuvent comparer leurs deux visions du monde selon des principes et des idéaux dissemblables. La révision de l’histoire La révision de l’histoire permet ainsi une compréhension, permet de tout relativiser. Dans leur aventure dans le passé, les deux personnages s’accompagnent d’outils de référence qui parlent autant de la pénétration du continent par les premiers colons que l’histoire des Amérindiens. Pitsémine a une mémoire extraordinaire des faits et des dates, elle raconte plusieursmoments de l’histoire des peuples, par exemple elle « raconte comment les Indiens utilisaient les peaux de bisons pour confectionner des tentes, des vêtements, des couvertures et des canots ; les cornes et les sabots pour fabriquer de la colle, des couteaux, des cuillères et des gobelets ; lesmuscles, les ten- dons et les poils pour tresser des courroies et des ceintures » (173). Elle raconte aussi la chasse aux bisons des Amérindiens dont elle n’approuvait pas toutes lesméthodes ; cette histoire est une légende peu connue qui vient compléter la culture de Jack. Effectivement, elle raconte tous les événements historiques selon sa vision, celle de l’Amérindien chassé de son territoire ancestral par les nouveaux venus, les Blancs. Jack veut également partager sa passion et ses connaissances du passé en parlant de ses héros, des héros tellement associés à Théo qu’ils en sont une véritable légende et une conscience collective. L’histoire des Blancs se modifie dans la pensée de Jack, bien qu’il garde secrètement l’espoir que tout ne soit pas un mirage, c’était comme si tous les rêves étaient encore possibles. La révision de l’histoire s’est modifiée pour Jack et pour Pitsemine parce qu’ensemble, ils influencent et réalisent certaines erreurs de perception. Ainsi le premier contact avec l’autre en est un de règlement et de pouvoir dans lequel l’autre fait sentir son autorité et son droit d’expulser l’étranger : « L’agent des douanes, qui notait les renseignements sur une fiche, mordilla le bout de son stylo, il était plus de quatre heures de l’après-midi et, derrière le volk, une longue file d’auto- mobilistes attendaient leur tour de passer la frontière entreWindsor et Detroit (89) ». Puis, comme si cet accueil glacial n’était pas suffisant, la ville deDétroit, première escale en territoire de l’autre, devient menaçante dès le coucher du soleil. L’appren- tissage du territoire d’autrui se fait dans la crainte, un climat d’inquiétude que Jack et Pisémine ne soupçonnaient pas avant et qui leur donne une mauvaise impression du territoire exploré. L’autre n’est pas seulement étranger, il peut être également dangereux et inspire la méfiance. En réalité, la connaissance de l’autre dans le récit n’est pas simple et le chemin qui mène à la communication est parsemée d’em- bûches, comme nous l’écrivons ci-haut.
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