AGAPES FRANCOPHONES 2013

De « Rosebelle » à « Rose de pierre » : un voyage en enfer. La négation au service de la convergence stylistique dans le roman Rose de pierre, d’Anne Bragance 309 mère qui lui inculque des complexes terribles. Aux yeux de l’enfant, sa mère est l’in- carnation de la perfection : « Ma mère est un parangon de probité , une femme très au-dessus de tout soupçon, et sa parole est d’évangile » (14), tandis qu’elle-même n’est qu’un rébut dont personne ne veut, une fille désobéissante et « sournoise ». (14) Tout le roman n’est, au fond, que l’affirmation en surface de cette ample négati- vité de Rose, iscrite dans le discours (direct, indirect et indirect libre, monologue intérieur) dans un jeu de langage très subtil, car l’écrivaine alterne et mélange les voix narratives et les perspectives. La complexité vient de ce que l’affirmation de la négativité est fortement niée par lemessage profond du roman ; si le texte lui-même abonde en négations formelles de toutes sortes, son message est clair : c’est le cri muet de Rose : j’existe, je suis une personne, j’ai un coeur et des sentiments, j’ai une valeur à moi, j’ai besoin d’être reconnue. Cri (affirmation désespérée) que seule la mère n’entend pas... L’antonymie préfixale est très abondante. Il y a de nombreux préfixes néga- tifs, pouvant s’ajouter à des noms, des adjectifs, des verbes. Le roman analysé en est plein d’exemples. Nous essayerons de les présenter d’une manière organisée. On remarque très vite, à la lecture, la présence massive des dérivés préfixaux en in(m, r)- . Le préfixe est appliqué notamment à des adjectifs : immobile, immuable, impensable, implacable, impossible, imprévisible, impuissant ; inaccoutumé, in- adéquat, inanimés, inapplicable, inassouvie, incassables, incoercible, incommodes, incompatibles, incomplet, incompréhensible, inconnue, indéniable, indésirables, indicible, inéluctable, inexistants, inexpérimenté, informe, ingratitude, inquali- fiable, insalubre, inséparable, insupportables, introuvable, inutile, invariable, in- violable, invisible ; irréelle, irréfutable, irréguliers, irrésistible. Souvent, ces formations représentent des attributs du sujet (fonction de caracté- risation actualisée) destinés à exprimer surtout des modalités aléthiques (l’axe de la possibilité) et déontiques (l’axe de l’obligation) : « Demander une chose pareille à Madame T. est impensable » (34) ; « Le plan conçu par Souade, il me paraissait dia- bolique, irréaliste et irréalisable » (76), mais aussi des épithètes (fonction de carac- térisation non-actualisée) : « la cuisinière imprévoyante ». (52) Le même préfixe peut s’appliquer àdesnoms : inadéquation, incapacité, incertitude, indiscretion, in- gratitude, impatience, imperfections, impunité, impuissance, insuffisances : «Tan- dis quemamère s’époumone et clame son infortune aux objets inanimés […]». (131) Un autre préfixe est dé/s-, dis-. Il s’applique à des adjectifs /participes : dépay- sées, déséquilibré, désintéressée, désolidarisés, désossé, détournés, disproportion- nés : « […] un jeune avocat encore inexpérimenté et trop démuni […] (202), à des noms : défiance, dépaysement, déplaisir, désaccord, désappointement, disgrâces : « Ce jour est celui de la désobéissance et du défi […] » (185) ; « […] je n’ai plus que ma chair pour crier mon désespoir » (25) ou à des verbes : se décourager, décroiser (les bras), se défier, désavouer, se désintégrer, se désintéresser, désobliger, se déso- lidariser : « J’ai bien tenté de la dissuader […] ». (65) Enfin, on rencontre le préfixe mé-/mal- appliqué à des adjectifs : malaisée, mal- heureux, malvenue, méconnaissable : « Quand elle sort de sa chambre […] elle est méconnaissable » (38) ou à des noms : mégarde, maladresse : « […] la nervosité et la maladresse de ma tante augmentaient de seconde en seconde… ». (89) Un autre élémént de la même nature pourrait compléter la série, même s’il n’est pas ici effec- tivement un préfixe ; c’est l’adverbe mal (qui peut fonctionner comme un préfixe,

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