AGAPES FRANCOPHONES 2013

De « Rosebelle » à « Rose de pierre » : un voyage en enfer. La négation au service de la convergence stylistique dans le roman Rose de pierre, d’Anne Bragance 313 6 Dans un entretien avec Mohammed Benjelloun, qui l’avait priée de définir l’Autre , Anne Bragance a répondu : « C’est celui dont j’ai besoin, que j’aime éventuellement mais qui entrave ou limite ma liberté (mon frère Alain, au cours de l’enfance, par exemple) ». (http://mohammed.benjelloun.over-blog.com/article– 15605421.html) livres ; pour la mère : le travail, son amoureux (jusqu’à ce qu’il veuille l’épouser), les somnifères, le psy, le yoga, l’oubli forcé. Rose. C’est toujours dans des termes négatifs que Rose se décrit elle-même, comme un écho des reprochesmaternels : elle se voit grosse et moche, « un sacmon- té sur deux jambonneaux » (19), une « mauvaise fille » (131) « au coeur de pierre », « capable de tant d’ignonimie et d’ingratitude ». (183) Pourtant, elle était tout le contraire : en paraphrasant le titre d’un de ses livres favoris (L’homme qui voulait être roi), Rose se présente comme ayant une ambition beaucoup plus modeste : « j’étais seulement ‘’la fille qui voulait que sa mère soit heureuse’‘ ». (44) Tout le bonheur rêvé par Rose (un vrai foyer, avec un homme présent qui rende sa mère heureuse) s’écroule en un instant, avec le refus de lamère de se remarier, en rendant coupable l’enfant de ce sacrifice que personne ne lui demandait. Elle apprendqu’elle est « le seul obstacle » au bonheur de sa mère, qu’elle empêchait, par sa seule pré- sence, cette histoire d’amour qu’elle espérait voir sematérialiser, qu’elle représentait « la charge et le désagrement d’une progéniture étrangère ». (47) Ce que Rose, qui « n’était pas très douée pour la haine » (157), déteste, c’est surtout les gens (le bou- langer et la voisinemédisants) et les institutions (lamairie) liés d’une façon ou d’une autre aux expulsions. Ce qu’elle aime – la liste, dressée par elle-même, en est assez longue – c’est maman, Souade, Frédéric (son père), en tant que « champions de la liste ». Viennent ensuite, parmi autres et dans un ordre aléatoire, les roses de Damas et de Chine, les Arabes, la neige, la lumière, tante Lise ; la musique, les livres, « les yeux où brillent des étoiles », la mère de Souade et toute sa famille. (57) Lamère. Lucille T. est la victime de ses propres préjugés, frustrations et tabous, elle est son propre boureau et, malheureusement, celui de sa fille. Dans ce qu’elle croit être son devoir, elle sacrifie non seulement son propre bonheur, mais sa propre fille aussi, tout en se victimisant. Elle a beau chercher l’oubli dans les somnifères, le travail ou sur le divan d’un psy : malheureuse, elle sème le malheur autour d’elle. Pied-noir et raciste, elle a honte de ses racines, qu’elle veut oublier pour les aneantir. Dans la liste des phobies de Madame T., liste dressée par Rose, figurent les insectes, l’école laïque, les mauvaises herbes, les miettes sur la table, les taches sur les vête- ments, les cheveux frisés, le psoriasis, et « les Arabes, les Noirs, les Juifs , les autres , tous les autres ». (57) L’Autre 6 , c’est toujours un ennemi : il faut le nier, l’annuler, le supprimer. L’amitié de sa fille avec la jeune algérienne est, à ses yeux, une « tumeur maligne » qu’elle voudrait extirper. (132) Pour le lecteur, le nommême de la mère, Lucille, devrait avoir des connotations lumineuses. Pourtant, dans tout ce contexte sombre, il nous fait penser à Lucifer, à l’ange déchu, à l’ange noir. L’amie Souade. La seule amie de Rose, c’est une jeune algérienne aux cheveux frisés, aux étincelles dans le regard, riant sans cesse, que Rose appelait « Joie » ou « Espérance » ou sa « Reine ». Le nom de son amie, prononcé par la mère de celle- ci, a pour Rose des timbres doux, elle a l’impression d’entendre prononcer le mot « soie ». Chez Souade, Rose découvre miraculeusement le pays (tabou) des origines de sa mère : « Rose T. était arrivée dans le pays interdit, Rose T. est aux anges ». (113) On a, pour la première fois, la description d’un vécu positif ; quand la mère de Souade lui montre son album de photos d’Algérie, et qu’elle lui montre des objets

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