AGAPES FRANCOPHONES 2013

De « Rosebelle » à « Rose de pierre » : un voyage en enfer. La négation au service de la convergence stylistique dans le roman Rose de pierre, d’Anne Bragance 315 Le pire est de se sentir annulée comme personne, et dans la présentation de la « déesse ombrageuse » (133), la figure duprofesseur (despotique) l’emporte sur celle de la mère, les images (métaphores ou comparaisons) renvoient à l’univers de l’école : l’encre rouge (du ressentiment), rayer (une personne du monde des vi- vants) comme on raye une incorrection dans une rédaction : Chacune demes fautes graves – j’en commets aumoins une parmois – est sanc- tionnée de la sorte : Madame T. me met sous scellés , elle trace une longue ba- lafre en travers de moi à l’encre rouge et froide de son ressentiment, elle me raye du monde des vivants comme elle biffe une phrase inutile ou une incor- rection dans une rédaction. Madame T. est sans conteste unbon professeur. Est- elle une bonne mère ? Comment savoir ? Je n’en ai pas eu d’autre, la compa- raison est impossible. Quoi qu’il en soit, j’ai tort de me poser la question, elle est inutile, elle est dangereuse, elle est mauvaise. Inutile et mauvaise comme moi qui suis une petite personne sans intérêt , plutôt inexistante, je ne me fais guère d’illusions à ce sujet. Mais devenir transparente, ne plus exister du tout aux yeux de sa propre mère et de par sa volonté, il n’y a rien de plus atroce . C’est le pire châtiment quemadame T. puissem’infliger et elle le sait pertinemment. (23–24) Comme on le voit, l’expressivité réside non seulement dans le cumul et la gradation des procédés négatifs, mais aussi dans les images, figures de pensée et de langage. Telle est la rose de pierre. Le vrai prénom de Rose, qu’elle n’avait pas le droit de connaître, était Rosebelle . C’était le prénom choisi par son père et qu’il avait fait inscrire en premier, avant celui imposé par la mère, dans le document officiel. Père qui « avait désobéi » ainsi et dont la mère hait jusqu’au souvenir, c’est pourquoi elle avait caché ce joli prénom lui-même à Rose ; celle-ci le découvre par hasard, dans le livret de famille que sa mère lui avait interdit de consulter. Mais, de toute façon, Rose ne se croyait pas digne de ce prénom, qu’elle trouvait tout à fait inadéquat, parce qu’elle était « moche et grosse » (17), « une petite boule informe » (10) et, malade de psoriasis, elle avait souvent « les membres couverts de croutes et de pustules dégoutantes » (14). Seule Souade, l’amie aux étincelles dans le regard, la réconforte un peu, riant à l’idée qu’elle voudrait changer son nom en Cloche : « Attends, laisse faire, pour l’instant t’es encore qu’un tout petit bouton de rose. La fleur, elle viendra, et elle sera peut être magnifique, qu’est-ce qu’on en sait ? » (15) Comment le « belle » de Rosebelle « a été escamoté en cours de route » (17), Rose l’ignorait et d’ailleurs, intelligente, elle a vite compris : cela s’était passé lors du départ de son père, quand elle avait 4 ans ; c’était alors que le prénom lui avait été « confisqué », tout comme l’image de son père. On dirait que, à travers tous les tabous et toutes les interdictions, il s’agissait de nier les sens desmots, d’extirper de la langue les mots à connotations positives : belle, maman, père... Rosebelle , le petit bouton de rose, est devenue Rose T ., Rose tout court, l’adoles- cente très intelligente et sensible, avec « une personnalité exceptionnelle », tropmûre pour son âge. Pour avoir souffert les tortures psychiques d’une mère trop autoritaire lui faisant expier ce qu’elle croyait être sa propre faute, elle vit une vraie descente aux Enfers. Après, elle ne peut éclore ni en rose de Damas, ni en Rose de Chine : Les roses en bouton, les roses en promesse ont subi le même sort [...]. Dieu qu’il fait noir dans cette poubelle où suffoquent les roses de Chine et les roses de Damas, où se défie la rose des sables, où s’affole la rose des vents. Toutes les roses de la création se lamentent avec Rose et demandent pitié. (184)

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=