AGAPES FRANCOPHONES 2013

Repères pour l’étude de l’autotraduction en France au Moyen Âge 333 2 Lecoy de la Marche exprime la même opinion : « Il est probable que Maurice les avait prê- chés lui-même, en tout ou en partie, avant de les réunir en un seul corps. Ce sont là, sans doute, les discours qui lui valurent sa renommée d’orateur » (1868, 45). prédicateur 2 (Bériou 1991, 230). Cet objectif didactique de l’ouvrage apporte de la lumière dans la confusion créée par l’existence de plusieurs manuscrits en français et en latin, datant tous de la même période. Dans lesquelles des versions qui nous sont parvenues faudrait-il chercher le texte véritable : où est l’original et où est la traduction ? Quelle a été la langue originale des sermons qui nous sont parvenus sous le nom de Maurice de Sully ? Voici des questions auxquelles Lecoy de la Marche essaie de répondre par une analyse en pa- rallèle des différents exemplaires. Il met en évidence l’écart qui les sépare et tire la conclusion que ce ne sont pas des « traductions postérieures, mais les reproductions du manuel telles que les firent, sur le vélin d’abord et dans la chaire ensuite, con- formément aux recommandations du prélat, quelques-uns des membres de son clergé » (1868, 226). Alors, la question de savoir où est la traduction, en l’occurrence l’autotraduction, perdure. On ne peut la résoudre qu’en tenant compte du type de public à qui s’adres- saient ces oraisons. Pour ce faire, nous empruntons à Lecoy de la Marche les deux prémisses qu’il a avancées : « Tous les sermons adressés aux fidèles, même ceux qui sont écrits en latin, étaient prêchés entièrement en français. » ( Ibid . 221) et « Seuls, les sermons adressés à des clercs étaient ordinairement prêchés en latin » (Idem). Il s’ensuit que ce manuel fait pour les clercs devait être en latin, alors qu’initiale- ment, les sermons avaient été prononcés ad usum populi , donc en français. Autre- ment dit, on peut établir leur appartenance à un idiome ou à un autre par le type de discours qu’on leur attribue: appartenance aux langues vulgaires par la prédication et au latin par la rédaction. Toutes ces remarques nous amènent à la conclusion que les homélies prêchées en français « semblent les originaux de la version latine parvenue jusqu’à nous […] et qu’on a supposée revue par l’orateur en raison de ses points communs avec les sermons deMaurice de Sully composés originellement en latin » (Vernet 1989, 237). En plus, elle aurait servi de modèle à des compilations prononcées ultérieurement par ses étudiants ou d’autres ecclésiastiques. Sa position en tête des sermonnaires du XIII e siècle (Lecoy de la Marche 1868, 41), bien qu’il soit mort en 1196, indique sa contribution directe non seulement à la construction de la cathédrale Notre- Dame, mais aussi à la consolidation de la prédication catholique à ses débuts. 3. Autotraduction et ingénierie linguistique : Guillaume de Harcigny (1310–1393), Nicole Oresme (cca. 1320–1382) et Jean Gerson (1363–1429) AuXIV e siècle, les règnes de Jean II le Bon (1350–1364) et de son successeur Charles V le Sage (1364–1380) ont favorisé un redressement de la vie culturelle et littéraire par l’encouragement des transferts interlinguaux. Les deux souverains non seule- ment possédaient des chefs d’œuvre de l’Antiquité classique mais encore les ont fait « translater pour le bien commun » par leurs secrétaires [Pierre Bercheure (1290– 1362) en est un exemple] ou des traducteurs qu’ils comblaient de largesses. Le programme de traduction inauguré par les rois valois s’érige, selon Jacques Monfrin (1963), en une véritable politique linguistique. Par exemple, Charles V,

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