AGAPES FRANCOPHONES 2013

Ileana Neli EIBEN Université de l’Ouest de Timişoara, Roumanie 334 3 Selon JacquesMonfrin il serait erroné de croire « qu’il a été d’autant plus nécessaire de tra- duire que l’on a moins su le latin ». Il considère que c’est le contraire qui est vrai : « Plus il y a d’humanistes, d’hommes capables de lire et de goûter directement les textes antiques, plus il se trouve de traducteurs et plus volontiers ceux-ci se sont attachés aux plus humaines des œuvres antiques » (1963, 190). Sur ce point Jean Delisle rappelle que « la montée des langues vulgaires en Europe s’est faite concurremment à une intensification de la connaissance du latin » (1993, 204). 4 La prééminencedu latin subsiste encorependant plusieurs siècles : «Dans les écolesmona- stiques, on enseigne avant tout le latin – et par la méthode directe, sans un mot en langue vul- gaire » (Van Hoof 1991, 24). poussé par le « désir de rendre accessible auplus grandnombre, et en particulier aux profanes, des textes écrits en latin (ou en grec) et qui étaient jusque-là réservés aux seuls érudits » 3 (Ballard 1992, 86), accompagnait ses commandes de « recommanda- tions spécifiques concernant la lisibilité du texte d’arrivée » ( Ibid . 84). L’entreprise de traduction en langue vernaculaire est fondée alors sur une double volonté : « vo- lonté du roi de pouvoir lire dans sa langue les grands textes latins et volonté de for- cer la langue vernaculaire à acquérir un registre complètement neuf d’expression » (Lusignan cité par Delisle 1993, 207–208). Les traducteurs participent ainsi à l’épa- nouissement de la langue française qui veut se parer du statut de « langue savante », capable d’accueillir les « autorités » de la culture grecque et latine. C’est dans ce contexte politique et culturel qu’on fait la connaissance des trois représentants de l’autotraduction en France au XIV e siècle : Guillaume de Harcigny (1310–1393), Nicole Oresme (cca. 1320–1382) et Jean Gerson (1363–1429). Leur activité se caractérise par la tentative de faire passer en français des textes rédigés préalablement en latin 4 qui, malgré les progrès de la langue vulgaire, continue à « conserver la préférence des érudits, et des théologiens en particulier » (Van Hoof 1991, 25). LemédecinGuillaume deHarcigny (cca. 1310–1393) aurait écrit plusieurs textes : un journal de ses voyages (en Syrie, Egypte, Palestine, Italie), un traité des eaux minérales, un traité des pierres précieuses et aussi un traité d’anatomie en latin, traduit par lui-même en français en 1368 (cf.Wickersheimer 1979, 246).Malheureu- sement, tous ces ouvrages ont disparu à partir du XVII e siècle et aucun ne nous est parvenu. Parmi les proches de Charles V on rencontre Nicole Oresme (1322- 1382) qui fut peut-être la figure la plus spectaculaire de son époque par la richesse de ses connais- sances, la nouveauté et l’audace de ses opinions. Il a abordé dans ses écrits plusieurs disciplines : l’économie, la musique, les mathématiques, la physique, la théologie et l’astronomie, ses qualités intellectuelles étant doublées d’une série de compétences linguistiques. Voici comme nous le présente Renée Balibar : Ayant appris à lire-écrire dans le latin classique européen, il pensait et parlait (le parlé de l’écrit) en latin, dans une langue qui véhiculait l’héritage culturel du grec, il distinguait en latin les registres de la théologie chrétienne, de la philo- sophie antique, du droit romain et contemporain, des domaines techniques, de l’art littéraire. Il parlait aussi, écrivait et pensait selon tous les registres de la langue française que sa formation latine le rendait capable de distinguer : fran- çais clérical, français royal, français commun à la cour oudans les contrées, fran- çais des métiers, français de l’art littéraire (1998, 16).

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