AGAPES FRANCOPHONES 2013
Virginie BRINKER Université de Bourgogne, France 42 introspection ; l’autoscopie permettant à la narratrice, et partant au lecteur, de ren- contrer et même de connaître l’autre, le rescapé ou le disparu, et de restaurer, par la-même, les liens rompus - par l’horreur génocidaire –qui lient l’humain à l’humain par une forme de communion des intimités. Nous aborderons d’abord le voyage dans sa dimension géographique et exté- rieure, puis la dimension littéraire de ce voyage, avant de nous pencher sur la ques- tion de l’autoscopie et de ses enjeux. L’extériorité du voyage : un voyage à la rencontre de l’autre Comme bonnombre d’écrivains subsahariens de sa génération (elle est née en 1955), Véronique Tadjo est l’« héritière d’une tradition où "l’art pour l’art" et les "Tours d’ivoire" sont inconcevables » (Kazi-Tani 2006, 41), c’est au nom d’une forme d’en- gagement panafricain, au départ qu’elle se rend au Rwanda et entend écrire, ce qui transparait dans le « portrait » qu’elle brosse de l’« Écrivain » dans L’Ombre d’Ima- na , portrait marqué par l’utopie : « Il faut écrire pour que l’information soit perma- nente. L’écrivain pousse les gens à lui prêter l’oreille, à exorciser les souvenirs en- fouis. Il peut mettre du baume sur la déchirure, parler de tout ce qui apporte un peu d’espoir. » (OI, 46) La fonction principale assignée à l’écrivain dans l’œuvre et par l’œuvre est ainsi celle de témoin, de testis , d’intermédiaire garant par opposition au rescapé, le su- perstes , selonGiorgioAgamben dans Ce qui reste d’Auschwitz . L’écrivain témoin est donc avant tout un tiers et L’Ombre d’Imana est une œuvre ouvertement polypho- nique qui reproduit ainsi parmoments de véritables témoignages, recueillis par l’au- teur. Ceux des rescapés constituent une nécessité d’autant plus pressante que la pa- role du survivant est étouffée, comme le laisse entendre le jeune étudiant du texte intitulé « Les Sept merveilles » : Plus personne ne veut porter cette mémoire trop lourde. Les rescapés sont là pour rappeler le passé et on voudrait qu’ils ne soient plus sur le devant de la scène afin que le pays puisse se reconstruire au plus vite, que l’argent revienne. Les survivants gênent, les prisonniers gênent. On veut figer les souvenirs dans des monuments en pierre. (OI, 125) Pourtant, l’œuvre brouille les genres, les pistes même, pourrait-on dire. Recueillir le témoignage n’est pas chose aisée et le fictionnel prend souvent le pas sur la ren- contre et la restitution de la parole des rescapés. Au point, qu’il est très difficile, par exemple, de se prononcer sur le statut fictionnel ou de témoignage des textes dans la cinquième partie de l’ouvrage intitulée « Ceux qui n’étaient pas là ». En effet, si le récit consacré à Karl pourrait s’apparenter comme ceux qui précèdent à une forme de nouvelle, le texte suivant « Seth et Valentine » fait imperceptiblement glisser le lecteur vers un autre système énonciatif, progressivement clarifié par le temps ancré du discours et l’inscription du tiers dans le récit : « Sethme raconte en détail la visite de la belle famille. (OI, 87) Par ailleurs, les systèmes d’échos entre les parties ouver- tement fictionnelles et celles qui avancent masquées sont nombreux. La nouvelle à chute « Sa voix », par exemple, conte l’histoire d’Isaro, une jeune veuve qui s’apprête à rencontrer un autre homme après le génocide, alors que son mari Romain s’est pendu, accusé (peut-être à tort) d’avoir participé avec un groupe de miliciens au meurtre de toute une famille. Or cet homme est justement le chef de cette famille décimée. Ce récit fictionnel, proche du conte, rappelle la maxime que l’on trouve
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