AGAPES FRANCOPHONES 2013
Véronique Tadjo, L’Ombre d’Imana : voyage jusqu’au bout du Rwanda, des mots et de soi 43 3 Citons par exemple au début du texte : « Des bruits de friture, de l’eau qui coule, une voi- ture qui démarre, la voisine qui appelle son enfant », Véronique Tadjo, L’Ombre d’Imana, op. cit., p.17–18. plus haut dans l’ouvrage, « la mort est l’amour, le lien » (OI, 43) à propos de la femme de Kigali amoureuse du bourreau de son fils. En effet, le rendez-vous galant d’Isaro est composé à la manière du poème « Demain dès l’aube » de Victor Hugo, de façon ambivalente, comme s’il s’agissait d’un pèlerinage sur une tombe ou de la rencontre d’un cadavre, du fait de l’ambiguïté maintenue sur l’identité de l’homme et de sa voix. S’agit-il de Romain, le mari défunt ? D’un autre homme ? Plus profon- dément l’abeille qui vient interrompre le rendez-vous suggère symboliquement cette double postulation entre Éros et Thanatos. En effet, l’abeille renvoie au « butinage » amoureux lié à la légèreté de la rencontre galante, elle est aussi cathartique par son miel, considéré comme un médicament dans des cultures anciennes. Mais elle peut être aussi le symbole de l’âme et plus largement de la résurrection en raison de son hibernation. Le discours de l’homme dans la nouvelle se veut en outre très apaisant : Les morts ne viendront rien réclamer car ils ont commencé une autre existence. Et nous n’aurons jamais toutes les réponses à nos questions. Il faut punir ceux qui méritent de l’être, ceux qui ont initié le règne de la cruauté. Mais les autres doivent être libérés du poids de la culpabilité. (OI, 68) Ces paroles que la fiction symbolique et polysémique, permet d’appréhender dans toute leur complexité et leur sagesse, rappellent en outre le témoignage non fiction- nel de Constance dont le mari a également été accusé d’être génocidaire. Or ce té- moignage, le premier dans l’ouvrage, revêt l’authenticité du réel –même s’il est tra- vaillé et mis en mots dans l’économie d’une œuvre littéraire – du seul fait qu’il n’est justement pas présenté comme fictionnel. La fiction – comme dans les liens tissés entre les deux extraits – permet donc de nourrir les blancs de la parole du témoin, d’en effleurer l’abîme émotionnel, tout en donnant un sens plus large à la mise en ordre des portraits dans la première partie. Ainsi permet-elle de questionner la figure du monstre, de mettre en perspective la complexité des situations, tout en accordant une large place à l’écriture poétique. Un voyage littéraire, à travers les mots L’écriture de VéroniqueTadjo tient du souffle poétique et du regard impressionniste 3 tout à la fois, notamment dans la section intitulée « Portraits » ou dans ce passage à mi-chemin entre prose poétique et poème en prose face aux vestiges de l’horreur : L’horreur de la terre souillée et du temps qui passe en déposant des couches de poussière. Les os des squelettes-carcasses se désintègrent sous nos yeux. La puanteur infecte les narines et s’installe dans les poumons, contamine les chairs, s’infiltre dans le cerveau. Même plus tard, même plus loin, cette odeur restera dans le corps et dans l’esprit. Des gerbes de fleurs desséchées ornent les ossements. Vus à travers les trous laissés par des grenades dans les murs de l’église : tas d’os, crânes, vêtements terreux, objets épars, brisés, meubles renversés. (OI, 21) Ici, le rythme instauré par les phrases nominales fait ressortir les effets sonores : alli- térations en [s] et assonances en [ou] qui créent comme un effet de sourdine. À la
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