AGAPES FRANCOPHONES 2013
Virginie BRINKER Université de Bourgogne, France 44 4 « Cela faisait longtemps que je rêvais d’aller au Rwanda. Non, « rêver n’est pas le terme. Cela faisait longtemps que je voulais exorciser le Rwanda », Véronique Tadjo, L’Ombre d’Ima- na, op. cit., p. 11. fin du passage, véritable forme-sens, la syntaxe progressivement se disloque pour mieux suggérer l’effet de décomposition et de chaos. Entre ces deux visions d’hor- reur, visuellement isolées à la manière d’un vers blanc, les gerbes des fleurs dessé- chées évoquent la vie déchiquetée, progressivement engloutie dans le néant, mais aussi une forme d’espoir. L’œuvre peut être lue, plus largement, comme un « récit poétique », c’est-à-dire un « phénomène de transition entre le roman et le poème », selon la définition du genre mise à jour par Jean-Yves Tadié (1994). On peut donc parler, dans cette œuvre, comme dans tout récit poétique, de conflit constant entre la fonction référen- tielle, pourtant fortement ancrée dans le postulat de départ – écrire sur le génocide au Rwanda – et la fonction poétique, mettant l’accent sur la forme dumessage, pour reprendre la terminologie de Jakobson. Selon Tadié, les récits poétiques suggèrent également un certain effacement des personnages, ceux-ci se présentant comme des « héros témoins », sortes d’« agents involontaires ». Or la structure polyphonique de L’Ombre d’Imana met bien en valeur cette déprise progressive du sujet sur le monde, déléguant sa voix à celle des témoins du drame. Au niveau de l’espace en- suite, et toujours pour Tadié, on peut parler de parenté entre le récit poétique et le récit de voyage, au sens où la notion d’itinéraire apparaît comme centrale. En effet, le voyage empreint de symbolique est orienté, et l’espace devenu personnage abrite la révélation. Le temps, lui, est discontinu, son déroulement brisé et répétitif. La figure du cercle est alors importante, les livres se présentant comme des « livres-escargots » tant qu’il y a des effets de structure, notamment des échos et des parallélismes sur l’en- semble de l’œuvre. Enfin, l’arrière-fond du récit poétique est mythique au sens où le récit poétique exprime une vérité commune universelle. Bien sûr, on reconnaît égale- ment un récit poétique au traitement de la langue, c’est-à-dire à sa densité sonore et à sa puissance imageante. Toutes ces dimensions, nous en avons donné quelques exemples, sont tout à fait palpables dans L’Ombre d’Imana. Or, le récit poétique est un genre qui met à mal la référentialité historique, le social et l’Histoire. Si l’œuvre de VéroniqueTadjorevêt donc un caractère documentairemalgré tout, cette parenté avec le récit poétique lui confère une autre dimension. Le voyage symbolique abritant la révélation, plus qu’un voyage velléitaire et extérieur, tourné vers un autre extérieur, est tout entier autoscopie. Il est le seul chemin de traverse possible, pour découvrir l’autre en tant qu’autre soi-même et renaître avec lui, peut-être. Autoscopie et communion des intimités « Je ne voulais pas que le Rwanda reste un cauchemar éternel, une peur primaire » (OI, 11), écrit VéroniqueTadjo dès l’ouverture de L’Ombre d’Imana . Elle parlemême d’« exorciser 4 » son expérience rwandaise. Ainsi, l’œuvre fonctionne à la manière d’une quête intime, comme en témoigne le style du journal intime avec sa part de dé- risoire et de vécu quotidien – « L’agent au sol m’apprend qu’il ne peut pas enregi- strer ma valise au-delà de Paris. L’ordinateur ( ?) » ; « Avant de monter dans le véhi- cule qui nous a amenés, je me demande s’il faut donner de l’argent » (OI, 22) –mais le genre du journal intime est également visible lorsque l’émotion se fait personnelle, quand, par exemple, au seuil de l’œuvre la narratrice pense à sa mère morte qui lui
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