AGAPES FRANCOPHONES 2013
Véronique Tadjo, L’Ombre d’Imana : voyage jusqu’au bout du Rwanda, des mots et de soi 45 5 VéroniqueTadjo, Champs de bataille et d’amour , NouvellesÉditions Ivoiriennes, Présence Africaine, 1999, p. 73. « tient la main sur ce chemin où il va falloir rencontrer la mort ». (OI, 14) Le voyage fonctionne donc comme un voyage initiatique, auquel peut-être participe symbo- liquement le dépouillement progressif des attributs extérieurs : telle la perte par la narratrice de sa valise dont il est question dans l’ouvrage, mais fonctionne aussi comme une projection de la hantise de l’auteur. Il est d’ailleurs troublant de con- stater que dans la première œuvre de Véronique Tadjo, indirectement consacrée au génocide et intitulée Champs de bataille et d’amour , l’événement est évoqué par le même terme de « peur ». Le terme, lui-même est enserré dans une rythmique proche d’une hantise obsédante aussi bien qu’entêtante, mais également tenace. Cette angoisse s’exprime dans un jeu d’identification troublé entre les voix du per- sonnage et de l’instance narratrice : « Rwanda, peur multiple. Le long de mes cau- chemars, sables mouvants happant les restes de mon âme. Nuit porteuse d’errance, de blessures profondes 5 ». Mais cette frayeur interpelle le lecteur, dès le seuil de L’Ombre d’Imana : Quel sacrifice accepterais-tu de faire pour garder ton humanité ? Es-tu prêt pour ce rendez-vous inconcevable avec la mort dénaturée par la cruauté ? Car il faut bien un jour s’arrêter net pour se regarder en face, partir à la re- cherche de ses propres frayeurs enfouies sous une apparente tranquillité (OI, 18) Le terme « inconcevable » montre bien ici que l’on ne se situe plus sur le terrain de la raison, mais bien plutôt sur celui de l’introspection, du cheminement vers l’incon- scient des hommes : « Il faut remonter la nuit de tous les temps, revenir à la grande frayeur, l’époque où les êtres, face à leur destin, n’avaient pas encore découvert leur humanité ». (OI, 18) C’est l’une des fonctions de l’emprunt au genre du carnet de vo- yage dans le texte, le trajet parcouru, l’itinéraire dont parlait Tadié est trajectoire in- time, révolution intérieure et retour sur soi. Il est également, abolition des frontières spatiales et intersubjectives, mais aussi temporelles, tant la morsure n’est que trop douloureusement récente et vraisemblablement future : Oui je suis allée au Rwanda mais le Rwanda est aussi chez moi […]. Et j’ai peur quand j’entends parler chez moi d’appartenance, de non appartenance. Diviser. Façonner des étrangers. Inventer l’idée du rejet […]. D’où surgit cette peur de l’Autre qui entraîne la violence ? (OI, 47) L’ouvrage de Véronique Tadjo intitulé Champs de bataille et d’amour déjà évoqué, thématise cette trajectoire intime enfantée par la parole de la douleur. Souvent con- sidérée comme la première évocation du Rwanda par la romancière, même si le gé- nocide n’apparaît qu’au détour du chapitre 7, Aimée, l’héroïne, y confie à son amant Eloka, sa rencontre avec celle qu’elle nomme « la fille venue du Rwanda » : « ses si- lences n’étaient pas ceux que j’avais déjà connus. Non, c’étaient des silences habités par le vertige ». (69–70) Tout dans ce passage dit la communion des deux femmes, notamment la proximité physique de leur corps, ceci en dépit de tout ce qui les sé- pare. La parole opérant une forme de transsubstantiation des conditions : Je croyais pouvoir l’écouter comme on écoute la vérité des autres, la réalité loin- taine des souffrances étrangères. Mais sa voix a percé mon âme, laissé des trous dans mon cœur […].
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