AGAPES FRANCOPHONES 2013
Véronique Tadjo, L’Ombre d’Imana : voyage jusqu’au bout du Rwanda, des mots et de soi 47 6 « la Vieille, personnage-type d’intercesseur et de médiateur auquel son grand âge confère à la fois expérience et sagesse », Jacques Chevrier, L’Arbre à palabres, Essai sur les contes et récits traditionnels d’Afrique noire , Hatier International, « Monde noir », 2005, p. 51. 7 Notons avec JacquesChevrier, que selon lesNations-Unies, ondénombrerait plus de 15000 grossesses forcées liées à des viols durant le génocide de 1994, « L’écriture du génocide », in Littératures francophones d’Afriquenoire, Aix-en-Provence, Édisud, collection«LesÉcritures du Sud », 2006, p. 147. gure du passeur, tel que souligné par Jacques Chevrier dans L’Arbre à palabres 6 . Cette femme présente donc à la narratrice ses petits-enfants en riant aux éclats lors- qu’elle s’approche du premier tout en disant à propos du deuxième, comme si elle s’apprêtait à le frapper : « celui là je n’en veux pas, il est né de la guerre 7 ». Cette évo- cation indirecte du viol de sa propre fille avait été, d’une certaine manière, préparée par la description sordide, symbolique et subjective, de la « petite maison transfor- mée en buvette ». Sur les murs peints en « bleu criard », « un artiste a dessiné un gros bonhomme qui tient une femme par la taille devant des bouteilles de bière. Der- rière, un énorme préservatif jaune semble veiller sur eux ». Suite à cet épisode, les deux femmes se rendent dans le jardin potager et conversent. Nelly dit alors : « je n’ai pas peur des serpents. Je les attrape d’une main et je les tiens comme ça pour les étrangler ! ». Puis elle serre le poing et lève le bras à hauteur de son visage et se met à pleurer. Le « serpent » apparaît ici comme une image surdéterminée, c’est une métaphore qui désigne d’une part les génocidaires et les violeurs de sa fille, par asso- ciation d’idées et par symbolisme, le serpent incarnant lemal. Cettemétaphore peut aussi renvoyer au fait que les Tutsi se sont vu dénier leur humanité pendant le géno- cide, les bourreaux les appelant « cancrelats » ou encore « serpents ». Enfin, on pourrait également penser que le serpent (symbole biblique duMalin) peut renvoyer ironiquement aux prêtres puisqu’on sait que l’Église a été mêlée aux massacres et que de nombreuxmassacres ont eu lieudans les églises. Autrement dit, lamétaphore des serpents peut renvoyer au fait de s’être senti abandonné par Dieu. Mais comme l’indique Louis-Vincent Thomas, dans La Mort africaine , le serpent est également « toujours un symbole d’immortalité », la mue évoquant la perpétuelle régénéres- cence, (1982, 35) de sorte que cette figure profondément ambivalente peut parado- xalement à la fois suggérer la pérennité du traumatisme, mais aussi sa résilience. C’est donc la rencontre « blessante » de Nelly et de son traumatisme qui ex- pliquent sans doute le choix de ce symbole, qui incarne de nombreuses facettes de l’horreur génocidaire, et permet à la narratrice de suggérer sa propre émotion, tout à fait perceptible d’ailleurs lorsque Nelly l’embrasse, alors qu’elle vient de lui tendre un billet au moment de la quitter : « Je veux juste me passer de l’eau sur le visage. Je pense : c’est ça la vie, on ne peut s’approcher des gens sans qu’ils s’introduisent qu’on le veuille ou non dans notre existence. » On voit comment à partir de cette rencontre, le génocide va peu à peu pénétrer l’intimité du tiers, celle de la narratrice, et comment l’alchimie de la transformation va pouvoir, à partir de là, s’opérer. L’œuvre opérant à son tour, comme chambre d’échos et réceptacle des traumatismes du lecteur. C’est alors seulement que l’on peut dire que la véritable rencontre a eu lieu, une rencontre de l’autre comme autre soi-même qui restaure l’humanité bafouée de la victime, qui tisse à nouveau le lien, et permet au tiers de devenir à son tour un véri- table « passeur de mémoire ».
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