AGAPES FRANCOPHONES 2013
Voyage intérieur vs. voyage extérieur : Écriture de soi dans Les vaisseaux du cœur de Benoîte Groult 61 précierGauvain ; elle avoue ne pas tolérer l’inculture de son amant certainement due à son origine modeste: « Je me savais trop prisonnière de mes chers préjugés, tout chaud demon enfance. Et avec cette rigueur qui me tenait alors lieu de personnalité, je ne pouvais lui pardonner son inculture […] je ne lui pardonnais pas sa façon de couper le pain sur son pouce et sa viande d’avance dans l’assiette, ni la pauvreté se son vocabulaire qui jetait le doute sur la qualité de sa pensée il y aurait eu trop à faire ». (TO, 54) Toutefois, elle va au fil de sa vie souligner les limites d’une telle in- fluence. Comme lorsqu’elle compare Gauvain et Sydney, [un de ses compagnons]: Le premier, modeste pêcheur sans éducation, sans humourmais qui rit bien de celui des autres, honnête, tolérant, qui a une conception animale du couple, primitif et fa- taliste, mais pourtant sexuellement satisfaisant ; le second, intellectuel et bourgeois philosophe, mais ennuyeux et sans aucun intérêt sexuel. Comparaison de deux modes de vies, comme celle dumonde universitaire américain des années soixante, la convivialité des Américains, leur spontanéité, leur solidarité forte mais exigeante qui contrastent avec le politiquement correct français, l’individualisme et les rivali- tés. George fait également voyager dans l’histoire des peuples coloniaux nouvelle- ment indépendants comme le Sénégal ou les Seychelles. Elle ironise subtilement sur la portée « humaniste » qui a justifié les colonies et les considérations des clivages blanc/noir. Les clivages et préjugés sont également très ancrées dans les régions d’un même pays ; en témoigne ce refrain que chantaient les petits Bretons aux Parisiens en vacances : « Les Parisiens Tête de chien ! Les parigots Tête de veau ! ». (TO, 18) Les préjugés semblent s’incruster partout dans la vie privée comme publique, même dans la hiérarchie des valeurs. L’honnêteté passerait pour une vertu ridicule pour la bourgeoisie aisée, quand elle est une valeur pour les catégories modestes. George peint un tableau de part et d’autre de ses considérations justifiées ou non qui deviennent naturelles, évidentes. Mais elle, tout comme son amant, vont, dans la progression de leur relation, surmonter ce fossé abyssal qui les sépare, afin de vivre pleinement leur passion. La déconstruction des préjugés entraine selon la démarche de la diariste une meilleure détermination de soi. Cette volonté d’en découdre avec les préjugés et les codes sociaux va mener George à mettre en lumière les rapports de force qui existent entre le besoin d’affirmation des femmes et leur place dans la société. Voyage au cœur d’une idéologie féministe L’analyse des situations de femmes comme celle de Marie-Josée ou d’Yvonne té- moigne de lamarginalisation et la subordination de la femme dans et par lemariage. La femme mariée y est décrite avec douleur, parfois comparée à un mammifère : À trente-trois ans, Marie-Josée s’était ostensiblement retranchée dans le camp des ménagères et parlait de ses petits comme un mammifère. Elle était de celles qui "n’arrêtent pas" de l’aube au couchant, briquant samaison, cultivant son po- tager, lessivant au lavoir et ne quittant son sarrau déformé par ses mamelles communicantes que le dimanche pour aller à la messe. (TO, 61) Le mariage est dénigré, présenté comme une mascarade mise sur pied pour sou- mettre la femme, une belle hypocrisie à laquelle la femme participe passivement. Image illustrative du désenchantement du mariage, celui de sa propre expérience, de ce couple aristocrate qu’elle rencontre aux Seychelles pendant une de ses esca- pades amoureuses, ou encore de sa sœur Frédérique qu’elle trouve terne parce que
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