AGAPES FRANCOPHONES 2013

Voyage(s) francophones à plus d’un titre. Deux configurations comparées du voyage et du déplacement : F. Dannemark et D. Leclair 67 s’accrochent aux panneaux indicateurs de l’entrée de l’autoroute » (Dannemark 1981, 9). Le récit omet d’où il vient et où il va. Sa démarche fuyante, juste interrompue pour les rituels autoroutiers (faire le plein d’essence, manger ou dormir) ressemble à un pari incompréhensible, voire à l’abandon à un vertige irrépressible : «Mais tout semble lancé dans un processus sans fin, et la fine pluie nocturne qui commence à tomber va accentuer l’effet hypnotique de l’autoroute, cet effet étrange qui conduit au sommeil et qui l’interdit » (23). La durée du voyage est l’occasion de faire le point, de laisser la voix intérieure prononcer sonmonologue infini à la faveur de la régularité grisante et aseptisée des lieux : « Souvenirs brassés, balayés, des phrases et des images, au rythme des hautes lampes de l’autoroute qui ne cessent de se succéder, toujours semblables » (69), mais aussi de se rendre à la fascination d’une logique labyrinthique de réseau comme seul espace référentiel et vital : « Sur l’autoroute, la nuit, depuis quelques heures, a ramené l’univers entier aux dimensions d’une station d’essence, d’une ca- fétéria et d’un parking » (89). Des amis (Jacques, Claire et Val) se revoient de temps en temps, s’interrogent à son sujet et émettent plusieurs conjectures ; ce qui permet au narrateur de faire al- terner la focalisation : « Comment vas-tu ? Bien. Je me demandais si tu allais appe- ler. Ton dernier coup de téléphone remonte à … » (21). Peter leur téléphone aussi de différents restoroutes où il noue des connaissances éphémères et sans conséquences. Il propose, par exemple, de conduire à destination une jeune femme, dont la voi- ture est tombée en panne. Une fois garés sur un parking d’autoroute, ils se font at- taquer par deux malfaiteurs. Peter en tue un, tandis que la jeune femme est légère- ment blessée. Cet épisode, grave en soi, ne semble pas émouvoir le héros impas- sible : « Qu’est-ce qu’on a fait d’eux ? Rien. Qu’est-ce qu’on pourrait faire avec des morts ? » (76). Par la suite, nous apprenons que Peter a remporté un certain succès grâce à une photo prise au Liban : « Vous connaissez le Liban ? Beyrouth ? Oui, un peu. Bey- routh, et quelques endroits dans le sud » (90). Dans son errance, il est ramené à la réalité par un coup de fil de Val lui reprochant ses absences et ses longs silences. Il devra rentrer. C’est alors que Peter sort du réseau autoroutier et prend un chemin. Là, il finit par s’endormir dans sa voiture. Un homme l’en sort, mais Peter, en photographe, affirme qu’il doit poursuivre son chemin. L’homme lui répond : « En attendant, vous allez dormir, mais pas ici. Vous pouvez marcher ? Venez. Oui, de- main matin. Appuyez-vous sur moi, comme ça, oui, c’est ça, on y est presque ; re- gardez, on est arrivé » (148). L’impassibilité rejoint ici la qualité foncièrement éphémère de l’affectivité, de l’inaptitude radicale à établir des relations humaines, et qui plus est, amoureuses, de la part d’un héros porté sur la déprime, le tabac et l’alcool, mais d’une certaine façon, entouré d’autres atomes aussi irrémédiablement isolés que lui. Comme l’a bien vu Daniel Laroche : « Le nomadisme dannemarkien est aussi – surtout ? – de nature affective. Unmême schéma revient de livre en livre, celui de la relation amou- reuse inaboutie » (Laroche 1991, 15). Dans Le voyage à plus d’un titre , c’est la liaison intermittente et tout à fait oc- casionnelle entre Peter et Claire qui éclaire ce penchant profondément ancré à tel point qu’il en devient nécessaire, voulu, recherché : « C’est donc par hasard, si vous voulez, que j’ai rencontré Peter. Le hasard a joué ; quelques points communs, non ?

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