AGAPES FRANCOPHONES 2013
José Domingues de Almeida Université de Porto,Portugal Institut de Littérature Comparée Margarida Losa 68 Oui, le goût des paradoxes » (Dannemark 1981, 138s). On l’aura compris : les déno- minateurs communs tendent à être réduits au strict minimum. Mais le héros dannemarkien est aussi porteur d’une blessure intime, passée, la- tente et mystérieuse qui le pousse à fuir et à se taire. Reporter, ou « rapporteur » (111) au Liban, quelque chose s’est produit et a déclenché une indicible souffrance. Est-ce des souvenirs d’atrocités guerrières, un cliché primé, mais dont la prise dé- chire le photographe au-delà du supportable, qui a définitivement acculé le globe- trotter du tiers-monde à l’errance sécuritaire du circuit autoroutier occidental ? Cette interrogationn’explique pas vraiment, mais explique quandmême « l’équi- libre très ferme qu’il [Francis Dannemark] réalise entre la narration et les sugge- stions du fantasme ou les récurrences du souvenir » (Franck 1981). Plusieurs indices le laissent entendre : « Rapporteur, oui…J’étais reporter, d’une certainemanière. J’ai ramené des choses, jeme suis encombré, alourdi. J’étais ?Oui, c’est terminé. Définitivement. Et la photo ?» (Dannemark 1981, 111). Cette caracté- ristique existentielle cautionne l’intuition, récurrente chezFrancisDannemark, d’un « suicide repoussé », et surtout in extremis (Laroche 1991, 11). C’est à cette aune qu’il faut interpréter le dénouement flou et si peu logique du récit et qui ressemble à du sauvetage, voire du salut : « Réveillez-vous. Vous n’allez pas passer la nuit, comme ça. Vous êtes malade ? Réveillez-vous » (Dannemark 1981, 147). Cette sortie d’autoroute, qui coïncide avec la fin du récit, dissout, en la trahissant, en la montrant au grand jour par le biais d’un regard extérieur (un adjuvant sau- veteur/sauveur), une logique ritualisée, maniaque et hermétique qui tendait à accréditer ou à rendre normale auprès dunarrataire une démarchemaladive, patho- logique et compulsive. Circuit fermé autoroutier et court-circuit mental de Peter se rejoignent aux yeux du lecteur pour ne représenter plus qu’un seul labyrinthe trans- féré sur le rituel de l’écriture : « […] c’est ça, on y est presque ; regardez, on est arri- vé » (148). L’imprécision des circonstances de cette déchirure inscrite au plus profond d’un personnage atomisé souligne une incapacité à assumer l’histoire personnelle, mais aussi l’Histoire tout court dans ses complexités : « Dans un tout petit bled, au sud du Liban, à deux pas de la frontière » (112). D’ailleurs, l’épaisseur et la gravité historiques sont vite désamorcées au profit de l’anecdote, de l’accessoire ou du purement descriptif, en clin d’œil aux techniques narratives du nouveau roman de l’école de Minuit : « Il faut encore imaginer la petitesse du cadre contre lequel est collé l’œil, et la difficulté de choisir la fraction de seconde où il faut appuyer l’index, toujours sans avoir fait de bruit, pour fixer le mo- ment précis où la balle traverse la tête, de la nuque vers la bouche » (112). Cette option narrative, proche de la dépression, signale un lieu particulier et ob- sessif dans l’écriture dannemarkienne, et constitue l’un des piliers majeurs de son minimalisme scriptural : le recours au trajet, audéplacement autoroutier comme fin en soi ; le circuit balisé et éclairé comme fuite en avant : « A perte de vue, une plaine, que l’autoroute traverse comme une allée » (19) ; ou encore : « […] il se demandait combien de temps on pouvait vivre sans jamais quitter le réseau des autoroutes, en allant dans n’importe quelle direction mais en ne s’éloignant jamais de ce territoire à la fois immense et minuscule » (51). L’univers automobile, les autoroutes et leurs rituels intimement associés pointent des non-lieux anthropologiques propres à la surmodernité , de purs lieux de passage. Comme le suggère Marc Augé, les trajets sur autoroutes évitent, tout en les com-
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