AGAPES FRANCOPHONES 2013
Voyage(s) francophones à plus d’un titre. Deux configurations comparées du voyage et du déplacement : F. Dannemark et D. Leclair 69 mentant, les lieux véritablement historiques (1992, 103). En fait, et ce contrairement à d’autres itinéraires, les autoroutes ont ceci de particulier qu’elles ne pénètrent pas dans l’intimité de la vie quotidienne. D’autant plus que l’autoroute, par définition, ne permet pas de faire demi-tour, ni de s’arrêter en chemin, tout juste dépasser. À son égard, IsabelleMoreels parlera de « cage d’asphalte » (Moreels 2006, 487) d’un « voyage hors de toute typologie établie » (489). Il s’agirait plutôt d’un « vaga- bondage organisé d’ [un] personnage égaré à la mémoire éclatée, en rupture provi- soire d’occupation professionnelle, qui pren[d] plaisir à de longues randonnées en voiture à la destination assez floue, en quête d’un hypothétique renouveau existen- tiel » (492). Ce cadre itinérant jalonné de non-lieux emblématiques de l’existence postmo- derne anonyme et codée, « Sur l’autoroute, la nuit, depuis quelques heures, a ra- mené l’univers entier aux dimensions d’une station d’essence, d’une cafétéria et d’un parking » (Dannemark 1981, 89), permet d’installer un héros angoissé et impassible dans un contexte d’écriture qui affiche sa nouveauté. Un exode africain Rien de cela, et pour cause, dans le contexte diégétique d’ Un passage en Occident , même si le motif du voyage, ou plutôt du déplacement forcé (passage du détroit de Gibraltar), souhaité (rejoindre sa sœur à Paris, émigrer, fuir la misère) ou inter- mittent (découvrir son propre pays et la situation pourrie qu’on y vit à tous les éche- lons de l’Etat, si tant est qu’on peut parler d’Etat). Le narrateur met en exergue l’hé- roïque épopée de la jeune Congolaise, Angélique, personnage central, dont on con- naît, à rebours, les mésaventures, jusqu’à la tentative de passage du détroit. Un but hante tous les esprits : Au nombre de six, ils partageaient la même obsession : arriver en Europe pour dire adieu à la misère et aux guerres fratricides. Les uns resteraient en Espagne, d’autres continueraient vers l’Italie ou l’Allemagne, la France ou encore la Bel- gique. La destination finale variait mais le but demeurait la fuite vers un pays riche (Leclair 2007, 9). Ce roman débute sur cette image intense d’une chaloupe (patera) aux prises avec la violence de la mer et le dispositif sécuritaire espagnol dans un voyage risqué et tra- gique, la tentative de passage du détroit de Gibraltar : « Six hommes et une femme originaires de divers pays d’Afrique noire jouaient le tout pour le tout afin d’immig- rer clandestinement. » (10) Le roman démarre, dès lors, sur un récit détaillé et émotionnel du naufrage, sur lequel le narrateur ne reviendra qu’au dénouement, et dont Angélique se trouve être l’unique rescapée. Entre ces deux balises diégétiques, le texte s’attèle à remplir et approfondir le vécu de ce personnage héroïque, ses déboires comme vendeuse, dan- seuse et trafiquante de diamants au service des hauts gradés de l’armée congolaise dans la RDC de l’après-Mobutu et sa combine de fuite en France. L’échafaudage narratif met donc l’accent sur des existences humaines et des épreuves au-delà des statistiquesmédiatisées de cadavres échoués sur les plages an- dalouses ou marocaines. Ceci nous porte à considérer l’importance du message so- ciopolitique qui se glisse entre les lignes ; voire, qui fait l’objet d’une opinion nette- ment affichée. Nous sommes en effet en présence d’unmessage politique sur les rap- ports de cause à effet des déplacements forcés.
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