AGAPES FRANCOPHONES 2013
José Domingues de Almeida Université de Porto,Portugal Institut de Littérature Comparée Margarida Losa 70 Lesmésaventures d’Angélique, racontées par analepses, rappelons-le, sont l’occa- sion d’un voyage au cœur des tragédies africaines. Le narrateur pointe d’un doigt implacable la situation du Congo, ex-Zaïre, après le règne du dictateur Mobutu. Le cadre est atroce. Kinshasa est une ville délabrée (26). Le pays se voit ravagé par des guérillas internes et les conflits interethniques de la région desGrands Lacs. Les res- sources, surtout les diamants, se trouvent aux mains d’une oligarchie corrompue et font l’objet de toutes les convoitises ( cf. 98). Angélique fait la douloureuse expérience de la découvertede sonpays, notamment l’arrière-pays qu’elle ignorait, et ce pendant son voyage aérien à Bunia où elle est censée servir, avec son amant, Mathurin, de trafiquante de pierres précieuses : « Cela n’empêchait pas Angélique de découvrir du haut des airs ou lors des ma- nœuvres d’atterrissage […] la beauté de son pays. Elle aperçut des gazelles et des antilopes s’élancer sur des kilomètres de savane, apeurées par l’appareil » (111). Ce déplacement devient l’occasion d’une prise de conscience en phase avec le pen- chant réflexif du narrateur sur le cadre géopolitique de l’ancienne colonie belge : « Il expliquait au batteur que le Congo avait été la possession d’un roi belge du nom de Léopold II » (112), notamment par le biais du pygmée, Moïse, et de son témoignage accablant pour l’Etat congolais ( cf. 134–149). Ce longmonologue permet également au narrateur de dénoncer les racismes intra-africains, la minorisation de certaines ethnies et les préjugés racistes prépondérants entre Africains, notamment lors des tentatives de traversée du détroit de Gibraltar, occasion où toutes les misères fi- nissent par se côtoyer le temps d’une tragédie. Si le pygmée congolais se voit ridiculisé et maltraité par les autres Noirs africains ( cf. 124), il est frappant d’y lire les méfiances réciproques entre différentes ethnies. Le passeur « […] maudissait intérieurement ces Africains » qu’il considère comme des « marchandises » (124). Dans Un passage vers l’Occident , lamisère et l’instabilité congolaises sont mises en rapport par un filtrage de l’histoire récente de ce vaste pays africain : la guerre du Shaba ( cf. 107), la fin du régime mobutiste ( cf. 25 et 62) et les guérillas ethniques sanguinaires couvant depuis les années quatre-vingt-dix dans la région des Grands Lacs, avec l’intervention de l’ONU, notamment la MONUC ( cf. 119). En fait, le souci d’intervenir réflexivement par le biais des personnages pousse le narrateur à porter un regard ethnographique sur la réalité, - dérive ou danger de l’écriture francophone que Véronique Porra a bien dégagés (2008) (et ce à l’inten- tion d’unnarrataire qu’il devine surtout occidental. On remarquera, à cet égard, l’im- portance de périphrases explicatives ou contextuelles dans ce corpus narratif. Par exemple, le besoin de gloser les us et coutumes locaux : « A Kin, et dans d’autres pays d’Afrique, un taxi prend plusieurs clients à la fois » (Leclair 2007, 38) ; « A Kinshasa, ainsi que dans nombreuses autres villes ravagées par le sida, la naissance pouvait signifier un court transit dans la vie. » (52). Mais le souci d’enracinement contextuel du récit creuse plus loin dans le temps. Pour ce type de roman à composantes postcoloniales, un besoin irrépressible d’évo- quer les origines coloniales du malaise se traduit par des apartés peu innocents sur ce premier exode occidental conquérant, comme si la tentative d’entrée dans la for- teresse européenne, seul voyage valant vraiment la peine, constituait une tragique ironie du sort ; un triste retour des choses.
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