AGAPES FRANCOPHONES 2013
Roxana-Ema DREVE Université Babe -Bolyai, Roumanie 84 2 Dorénavant désigné à l’aide du sigle (CO), suivi du numéro de la page. ration du destin du Privateer , influence inconsciemment l’évolution psychologique du protagoniste. C’est en lisant les journaux picaresques tels Robinson marseillais ou Illustrated London news que le garçon refuse la compagnie de ses collègues et se lance dans les aléas d’un périple imaginaire : Alors j’ai commencé à vivre dans la compagnie du Corsaire inconnu, le Priva- teer , comme l’appelait mon père. Toutes ces années-là, j’ai pensé à lui, j’ai rêvé de lui. Il partageait ma vie, ma solitude. Dans l’ombre froide et pluvieuse de Forest Side, puis au Collège Royal de Curepipe, c’était avec lui que je vivais vrai- ment. (J.M.G. Le Clézio 1985, 103, en italiques dans le texte) Mais, une fois franchi le seuil de l’enfance, le rêve se transforme en obsession mné- sique et le poids héréditaire gangrène l’esprit autrefois visionnaire. Le recul dans le temps est imminent. Si le présent est stérile, le choix de revenir sur une période de bonheur met l’empreinte sur la psyché du protagoniste qui devient « soi » par le biais de l’autre. Des références précises aux processus de dédoublement, ainsi que desmiroitements comportementaux apparaissent tout au long du récit et se reflètent sur le puzzle spatial, formé de collines, de vallées, de criques et de baies. C’est à l’Anse auxAnglais, que débute, à notre avis, l’ancrage dans le régime onirique, induit par une dissolution identitaire. Alexis n’arrive plus à distinguer clairement entre le réel et le fantastique et sa vie « est déjà semblable à ces rêves où le désir et sa ré- alisation ne font qu’un » 2 . (CO, 193) Le « moi » du protagoniste, influencé par des figures « autres », telles le timo- nier, le capitaine ou les manafs, semble être véritable seulement à travers les rémi- niscences.Mais les analèpses sont suivies de près d’une aventuremaritime. Les lieux de déambulation comme, par exemple, la mer ou l’océan apparaissent à cet égard comme des lieux d’initiation, des espaces d’ancrage mnésique. Le Clézio privilégie, à l’aide de ce que Francisco Javier Hernandez appelle une « écriture topographique [qui] pénètre et déchiffre le monde à partir des plus in- fimes détails » (Francisco Javier Hernandez 1992, 209), l’itération d’une circularité chronologique. Cela explique, selon nous, le rôle de pivot axial accordé à l’enfance. Dans cette perspective, le voyage en bateau n’est qu’un prétexte, un instrument actantiel par l’intermédiaire duquel Alexis tente de recréer symboliquement l’utérus maternel. « Myope [ayant] tendance à regarder les choses de très près, à voir dans chaque détail un infini » (Pierre Lhoste 1971, 22), comme il se caractérise tout seul dans une interview donnée à Pierre Lhoste, le lauréat Nobel valorise l’émiettement identitaire apporté par le déplacement spatial. On remarque que la fracture du «moi », survenue lors de l’éloignement de la maison natale, est accompagnée d’une nécessité de « posséder » l’espace et de l’imprégner d’une veine autobiographique. C’est donc à partir de l’expérience extatique, que l’itinéraire du protagoniste dévoile sa singularité. Un rôle central dans ce processus est détenupar la projection itérative d’un ensemble de potentialités qui s’enchevêtrent sans embrasser l’unité. Le che- minement intellectuel, indiqué par la lecture et par la narration, est associé ici à un trajet spatial. Vu sous cet angle, l’abondance des annotations géographiques, con- centrées autour de plusieurs coordonnées protéiformes et composites, expose la dynamique de l’écriture.
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