AGAPES FRANCOPHONES 2013

« À l’orée d’un autre monde » ou le voyage vers soi chez J.M.G. Le Clézio et Göran Tunström 85 3 Dorénavant désigne sous le sigle (H), suivi du numéro de la page. La récurrencemonomanique des flashbacks aboutissant à la réinvention du pas- sé, tout comme la succession rapide et inexacte de souvenirs, apparaît en relation avec l’instabilité identitaire des enfants. Nous souscrivons dans ce cas à l’affirmation d’IsabelleRoussel Gillet conformément à laquelle « la démultiplication des schémas initiatiques peut par son excès jeter le doute sur la possibilité d’une initiation effi- cace » (Isabelle Gillet 2001, 82). Toujours est-il que la découverte de soi se réalise dans Le chercheur d’or plutôt par la remémoration de l’enfance que par le voyage spatial en soi, qui, loin d’apporter la finalité matérielle tant désirée résulte dans un apparent échec : « [i]l me semble que ma quête n’a plus le même sens » (CO, 336). Finalement, c’est l’itinéraire parcourumentalement qui forge l’individualité du gar- çon. Ainsi, le chercheur d’aventure revient-t-il « chez soi », en devenant « soi », en comprenant que le trésor est caché dans la beauté de l’enfance, des relations inter- humaines, de l’amour: « Il y a si longtemps que je n’étais venu ici. Il me semble que je marche sur mes traces, celles que j’ai laissées quand j’allais avec Denis voir le so- leil glisser sous la mer […] ». (CO, 352) Un autre personnage errant, fasciné par l’imprévu, est Nassima. Cependant, à la différence de l’itinéraire entrepris par son double analogique, Alexis, le périple de la jeune fille entraîne plutôt une structuration singulière du « moi ». À lire Hasard , véritable roman picaresque si l’on prend en considération l’embarquement clan- destin et les déguisements des personnages, nous apercevons que le poids central est attribué aux séquences linéaires liées au passage de l’héroïne à la maturité. La tran- sition vers l’âge adulte est dans le cas de Nassima consubstantielle à l’homogénéité. En effet, loin d’équivaloir à une rupture ou à une scission mentale, le jour du départ reste inscrit dans sa mémoire comme « magique ». C’est pourquoi l’adolescente réclame une dilatation chronologique, espérant que le chemin s’étendra sur « des mois, des années, toujours ». (J.M.G. Le Clézio 1999, 14). Ouafae Gorfti analyse la problématique du voyage chez Le Clézio et constate que « [...] le déplacement n’est pas toujours le résultat d’une décision de fuite, il peut être une nécessité » (Ouafae Gorfti 2005, 121), une expérience servant à traduire la ca- tharsis. Or, dans l’architecture de Hasard , l’aventure sur lamer est un acte conscient et volontaire qui reflète les métamorphoses subies par l’enfant situé dans l’« entre- deux ». Si pour Alexis la route prend la forme d’un périple spatial sans risques majeurs, Nassima, fille de quinze ans, agit en passager clandestin. L’appropriation du «moi » nous fait identifier un nombre d’étapes-preuves qui permettent l’actualisation des jalons de référence. Il s’agit du changement inattendu de nom et de sexe, associé au miroitement identitaire. Lamétamorphose de l’enfant est d’ailleurs épaulée par l’al- ternation des pronoms personnels « il » et « elle », servant à « immuniser » le per- sonnage devant les mirages du devenir : « "Alors, monsieur Nassim, qu’est-ce que tu as fais sur mon bateau ?". Mais le garçon les regardait sans crainte. […] "Je vais t’enfermer en attendant". Il prit Nassima par le bras et la conduisit vers l’avant comme un professeur ferait d’une mauvaise élève » 3 . (H, 48–49) Une précision finale s’impose : le voyage clandestin auborddunavire Azzar , bien que mystérieux et dangereux, ne couvre que dans sa première séquence l’idée de risque et de péril physique. Une fois dévoilée, l’existence du passager inconnu n’est plus menacée par l’équipage (Isa Van Acker 2004, 89). Nous apprenons qu’« [e]n

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