AGAPES FRANCOPHONES 2013

« À l’orée d’un autre monde » ou le voyage vers soi chez J.M.G. Le Clézio et Göran Tunström 87 5 Dorénavant désigne sous le sigle (VB), suivi du numéro de la page. cestral sont associées à la dérivementale de Johan et apparaissent, paradoxalement, en tant que sources de vie et de fécondité. Le narrateur signale à ce titre que le gar- çon « possédait un Trésor ». (VB, 588) L’entrée dans l’univers de l’adolescence par le biais d’une initiation qui comporte l’existence d’une tension filiale de souche paternelle se retrouve également dans la nouvelle Arielle. Si dans Le voleur de Bible Johan est doublement captif de l’imagi- nation et de la mémoire, souhaitant transmettre à la future génération le secret de laBible d’argent, Arielle reste prisonnière de son corps. Son incessantemodification somatique, soulignée par la croissance des ailes, devient le socle de l’aventure initia- tique qui peut se réaliser uniquement par l’intermédiaire d’un rite de passage. Dès le début de son existence, Arielle fait figure d’enfant hors du commun. Créa- ture mystérieuse et irréelle, l’héroïne est capable d’induire des instants de transe et de visions hallucinatoires à sa mère. Les « possessions » de l’esprit ne prennent forme que lors du contact direct avec Anna, ce qui fait que, « [lorsqu’elle] donna le sein à la fillette, elle vit des images. Toutes racontaient la maison de son enfance : des sentiersmenant au lac et doux sous les pieds nus, des prés semés de gros rochers à l’ombre desquels les fraises sauvages poussaient dans l’herbe fraîche ». (Göran Tunström 1993, 840) Nous retrouvons disséminées tout au long du récit des remarques liées à laméta- morphose de la fille qui entraînent paradoxalement la régression (senti)mentale des géniteurs. À une première vue, Anna se résigne devant l’anomalie physique de son enfant. Toutefois, vue selon la primauté du détail, la difformité corporelle d’Arielle expose la menace d’une tare héréditaire. Le moment qui marque ce changement de perspective est représenté par l’angoisse duparent d’être abandonné par sa progéni- ture. Père et mère sont en égale mesure les victimes des projections imbriquées. Si Filip s’exclame « [t]u ne dois jamaisme quitter » (A, 852) 5 , pour Anna l’espoir d’être témoin du rétrécissement naturel des ailes s’avère être l’unique certitude de sa vie : « Ce n’est pas avec ça que tu voleras. Elles te servaient peut-être quand tu étais dans mon ventre : ici, dehors, elles n’ont pas leur place, jour après jour elles vont se ra- tatiner, elles te sont restées seulement pour que je m’en rende compte… » . (A, 840) L’évasion d’Arielle est tout d’abord annoncée par l’attitude précautionneuse de ses parents, terrifiés par la possibilité du vol en tant que séparation intergénération- nelle définitive. Ce n’est, cependant, que suite à l’arrachement brutal et égoïste des ailes que l’aventure spirituelle se déploie dans sa totalité. Il suffit de voir dans ce sens la double mutilation : somatique et intellectuelle qui mène vers une « nuit très, très longue qui pour elle était croissance ». (VB, 852) L’ablation signale unemarginalisation encore plus sévère que l’horreur d’affron- ter la difformité en soi. En réalité, Arielle ne pourra plus faire partie de la famille qui a abusivement détaché les ailes « [s]i piteuses, si frêles, presque ratatinées » (A, 840), ni s’intégrer dans la communauté déjà stupéfaite par la malformation. En somme, la limitation spatio-temporelle dupersonnage est rendue par l’emploi d’une description à focalisation externe. Ainsi, c’est à partir d’une perspective géné- rale, non individualisée que se fait la narration de l’aventure d’Arielle. Les senti- ments de la fille, ses pensées et ses intérêts restent en arrière-plan, tandis que la lec- ture est parsemée de syntagmes à titre itératif et analogue, visant plutôt le malaise des géniteurs que le drame de la protagoniste.

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