AGAPES FRANCOPHONES 2013

Pour une lecture ethnocritique d’Ella Maillart 91 2 C’en est aussi le titre d’un très important livre de Nicolas Bouvier, qui regroupe des photos et des pages de journal, témoignage du voyage vers Ceylan, par lui entrepris en compagnie du peintre et son ami Thierry Vernet de juin 1953 à décembre 1954. De longues discussions avec Ella Maillart ont aidé et encouragé Bouvier à entreprendre ce long et fascinant voyage. Voir Nicolas Bouvier, L’Oeil du voyageur, Lausanne / Paris, Hoebeke, 2008 . 3 Dans Alain Montandon (dir.), Littérature et anthropologie , Paris, SFLGC / „Poétiques comparatistes”, 2006, p. 34. Questions théoriques d’ethnolittérature. Points d’ancrage Il est depuis longtemps déjà dépassé le temps où la littérature de voyage ouvrait sur- tout sur les valeurs de l’exotisme. On voit, heureusement de nos jours, accorder une attention différemment fondée à ces récits qui peuvent être classés du côté de la lit- térature de voyage, bien que tous les connaisseurs de ce phénomène culturel ne par- tagent pas le goût de ladite « étiquette ». Kenneth White, par exemple, propose de parler plutôt de « littérature des confins », ayant son lieu mental « sur le bord ex- trême de notre culture », et dont le mouvement physique consiste à « embrasser la terre d’unemanière nouvelle, pour reprendre contact avec l’univers aumoyen d’une attention multiple et simultanée dont la logique, l’érotique et l’erratique, n’a rien à voir avec les logiques en cours » (White 1994, 312). Lire l’espace plus ou moins éloigné, c’est lire le temps qui lui est attaché, un système social correspondant, des modes de vie, toute une culture dans le sens le plus large. Avec cela on approche de données et de domaines qui constituent l’objet d’étude de l’ethnocritique. Car les écrits ethnologiques ou ethnographiques se con- centrent, comme on le sait, sur des observations et faits accumulés en vue d’une possible généralisation, d’une approche théorique, de la mise en évidence de divers phénomènes de la vie sociale de peuples, groupes ou individus plus ou moins loin- tains. Vus par le prisme littéraire, ces récits se prêteront très bien à la lecture ethno- critique, à la suite d’un regroupement des données, des étapes du parcours, de l’en- registrement qu’en donne l’ œil du voyageur 2 . On sait que depuis la publication du Livre desMerveilles dumonde (MarcoPolo, 1298), pour ne plus parler des log books du XVIII e siècle, les récits de voyage s’imposent par leur importante dimension eth- nographique. On considère qu’auXX e siècle une page est à jamais tournée, puisque les vrais explorateurs-écrivains disparaissent, laissant la place aux « explorateurs de pa- cotille, hâbleurs et imposteurs » que Lévi-Strauss déclarera haïr dans une phrase pré- liminaire des TristesTropiques . Et pourtant, les vrais explorateurs-écrivains résistent, ils continuent uneœuvre commencée beaucoupavant, et des Suisses romands comme Ella Maillart ou Nicolas Bouvier font figure de proue dans le domaine. L’œuvre d’Ella Maillart, que l’on peut rapprocher de celle de Nicolas Bouvier, d’un Cendrars ou de Le Clézio (on pense surtout à Haï ), illustre ce précepte selon le- quel la littérature et l’anthropologie sont « deux ordres de pensée qui peuvent provi- dentiellement se rejoindre » (Alain-Michel Boyer). C’est ce que l’on va essayer de dé- montrer avec la nouvelle lecture que l’on en propose. Comme le disait Daniel Pa- geaux, « […] la littérature a pris en charge le travail ethnologique bien avant l’exis- tence et la reconnaissance d’une science humaine nommée ethnologie » 3 . De façon générale, les textes appartenant à la catégorie « littérature de voyage » se re- marquent par leur caractère ouvert, par leur originalité, même si parfois qualifiés de textes marginaux. Les œuvres à caractère ethnographique s’aventurent – et les ex- emples en sont multiples – sur des marges, au sens le plus complexe que l’on peut attribuer à ce terme. Marges d’un espace géographique, marges d’une société, d’un

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