AGAPES FRANCOPHONES 2013

Liliana Cora FOŞALĂU Université Alexandru Ioan Cuza de Iaşi, Roumanie 92 4 Selon Alain-Michel Boyer, Littérature et ethnographie, Nantes, Cécile Defaut, 2011, p. 15. 5 On pense à Voyage en Grande Garabagne, Au pays de la magie, ou Ici, Poddema. La qualification apparait dans l’ouvrage cité d’Alain-Michel Boyer. Cendrars à son tour se laisse le plus souvent tenter par les ethnographies feintes. 6 Dans l’Avant-propos à „Cette réalité que j’ai pourchassé”, Genève, Zoé, 2003, p. 12. groupe, d’une époque, d’une civilisation, voire même de la possibilité de s’exprimer, d’écrire, de voyager. En parcourant l’œuvre d’EllaMaillart, on éprouve avec intensité l’impression d’une limite à franchir, qui devient une obsession de la voyageuse avant d’être un modus vivendi . D’un pays qu’elle a traversé, Ella veut prolonger son trajet, passer une autre frontière, d’une langue apprise à force de voyager et d’entrer en communication (ça ira jusqu’à la communion) avec les populations croisées, elle s’initie à une autre langue, ayant appris des choses sur une religion, elle ne cesse de s’intéresser à d’autres croyances et pratiques religieuses, à d’autres philosophies de vie. La voyageuse laissera en héritage aux générations les témoignages de ces con- tacts avec les marges et les mondes par elle abordés. Sa littérature se ressource aux territoires parcourus, aux mondes connus, aux modes de vie qu’elle a essayé de rejoindre, d’intégrer pour des périodes, convaincue que la vraie connaissance de la vie réside en l’adhésion totale à la vie, avec tout ce qu’elle offre d’inconnu, de dangereux, de surprenant, de différent ou de semblable. Les œuvres à caractère ethnographique qui s’aventurent sur des marges s’avèrent donc être les garants d’une littérature conçue comme système ouvert 4 . Beaucoup d’écrivains voyageurs font preuve d’une pensée ethnographique, prenant en charge de transmettre au lecteur des renseignements sur divers phénomènes de la vie so- ciale et culturelle des peuples et populations qui ont fait l’objet d’une rencontre lors du parcours. Le témoignage que portera Ella Maillart sur les mondes traversés et approchés fournit des données sur une réalité qui bientôt après son enregistrement littéraire disparaîtra, menacé par le progrès et ses conquêtes ; ce témoignage en est d’autant plus précieux. À la différence des « ethnographies feintes 5 » d’un Henri Michaux oud’unCendrars, celles livrées par EllaMaillart se teintent justement d’au- thenticité, de la valeur du vécu, où la confrontation avec la difficulté est quasi per- manente, sans pour autant interrompre l’élan de la voyageuse et sa soif de décou- verte. Comme l’avait remarqué Olivier Bauer, « son regard sur les sociétés qu’elle traverse n’est ni ethnologique, ni anthropologique, ni sociologique, il est tout cela à la fois » 6 . Ce jugement résume on ne saurait mieux la spécificité et la complexité, la fraîcheur du regard qu’Ella Maillart porte sur la réalité qu’elle a pu approcher, con- naître et transmettre à ses lecteurs. Espaces parcourus, mondes enregistrés, vérités atteintes Commençant la longue série de ses voyages en Europe, entre la Suisse, la France et l’Italie, allant par la suite en Angleterre, en Autriche et Allemagne et plus tard vers la Grèce, Ella Maillart continuera ses trajets à travers la Russie, l’œil dorénavant tourné vers l’Asie qui l’appelle et la fascine, où elle passera plusieurs années de sa jeunesse, pour y revenir de temps à autre, à différentes étapes de l’existence. Vers 1934, du retour d’Asie, la téméraire se retrouve à Paris sans le sou, mais munie d’un trésor inestimable : ses notes de voyage et ses films sortis en contrebande, qui con-

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