AGAPES FRANCOPHONES 2013

Pour une lecture ethnocritique d’Ella Maillart 93 7 Selon les mots de Nicolas Bouvier, dans la préface du recueil de photos Témoins d’un monde disparu , op. cit., p. 14. Le titre de la préface : « Ella Maillart ou la vie immédiate ». 8 Ibidem . 9 Apud Nicolas Bouvier, ibidem , p. 15. 10 Dorénavant désigné dans le texte à l’aide du sigle CRP. stituent « un témoignage unique sur ce monde en ébullition » 7 . Un véritable scoop qu’elle consigne dans Des Monts célestes aux Sables rouges , aussitôt traduit en an- glais sous le titre Turkestan Solo. En 1934, Le Petit Parisien, spécialisé dans le grand reportage, envoie EllaMaillart enMandchourie pour voir comment l’occupant japo- nais s’y conduit. Les vérités recueillies sur le vif montrent un régime très hostile envers lesmissionnaires occidentaux, les commerçants chinois, envers la population même, qu’ils intoxiquent à l’opium et à la morphine. Depuis 1930 elle rêvait de ga- gner l’Inde par l’ouest chinois, le Sin-Kiang et les passes de Karakoram. Elle tentera cette aventure en compagnie de Peter Flemming (correspondant du Times et frère aîné de Ian Flemming), mais en clandestins, de nombreuses routes étant interdites par le gouvernement de Nankin qui contrôle les branches nord et sud de l’ancienne Route de la soie. À l’est du lac de Koukou-Nor ils plongent dans ce que la voyageuse appelle « l’inconnu démesuré ». Des rencontres presque miraculeuses ont pourtant lieu, comme celle de la caravane d’une princesse mongole, surgie comme de nulle part, et dont les traces seront à l’aube, lorsque le réveil accentue l’impression d’irréa- lité, complètement effacées. En en parlant, Nicolas Bouvier dira que « la géographie bascule dans un imaginaire qu’il faudra un jour rechercher autrement et ailleurs » 8 . Ils mettent six mois à atteindre Kashgar, vivant le plus souvent de gibier, gagnant les Indes britanniques par le col de Mintaka. Après Srinagar et Delhi, Ella prend l’avion pour Paris, où elle est reçue de nouveau par Paul Morand. Ce qu’il observe chez elle après ce retour, hormis son expérience à explorer des régions inaccessibles, suivie par des Chinois, des Tibétains, des Russes, des Anglais, avec lesquels la singu- lière voyageuse sait communiquer d’unemanière presquemystérieuse, mais en toute humilité, c’est qu’elle avait désappris à parler, « cherchant sesmots comme dans un dictionnaire » 9 . Le prix de ses voyages est donc lourdement payé. Etonnée du fait que le monde parle de plus en plus, sans forcément avoir des choses à dire, « la va- gabonde des monts et des mers » se retire au Liban pour écrire Oasis interdites , chef-d’œuvre « dont les protagonistes sont l’espace, le silence et une forme de bon- heur dont on ne guérit jamais » (N. Bouvier, 2002, p.15). Dans les années qui vont suivre (après 1935) la grande voyageuse parcourra d’autres espaces, parmi lesquels les montagnes afghanes, les Etats Himalayens – Ladakh, Bhoutan, Népal – souvent seule, ou accompagnée d’un guide, dans des conditions que l’on aurait dumal à ima- giner et, encore moins, à accepter de nos jours. Suit l’étape du voyage en Inde, du long séjour de cinq ans, raconté dans Ti-Puss …, où, au-delà des notes à caractère ethnographique très nombreuses, celle qui écrit se concentre sur l’expérience spiri- tuelle qu’elle y a vécue auprès de Ramana Maharshi, un sage dont l’Inde tradi- tionnelle vénère encore la mémoire. L’écrivaine voyageuse reconnaîtra avoir fait ici l’apprentissage de la vérité suprême, de l’Unité dumonde, de la connaissance de soi. Si le voyage physique se meut en voyage intérieur, en introspection, elle pourra dire à la suite des nombreux arpentages de sa réalité fidèlement et constamment pour- chassée, que c’est en nous-mêmes que se trouve la vérité suprême, « c’est en soi que chacun doit trouver son équilibre et son âge d’or » (Lettre du 28 février – 2 mars 1941 / Cette réalité que j’ai pourchassée 10 ).

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