AGAPES FRANCOPHONES 2013
Liliana Cora FOŞALĂU Université Alexandru Ioan Cuza de Iaşi, Roumanie 94 11 Apud Alain-Michel Boyer, op. cit., p. 30. 12 Dans l’Avant-propos déjà cité, p. 10. Eléments de lecture ethnolittéraire Dans une Méthode d’ethnographie publiée en 1957, Marcel Griaule apprécie que les écrivains ethnologues doivent éviter « toute fioriture, tout enjolivement, toute sub- jectivité », et s’inspirer « du style du Code Civil ou de l’article encyclopédique » 11 . En lisant les pages de « Cette réalité que j’ai pourchassée », on peut bien remar- quer la présence du style ethnographe ainsi imaginé dans les récits de l’expérience vécue, avec le même plaisir d’observer et de transmettre le renseignement épuré, mais jamais impersonnel. C’est un recueil qui regroupe des lettres (aunombre de 30, rédigées entre juillet 1925 et février 1941) échangées entre la fille partie à l’Orient et la mère restée à Genève, qui soutient les efforts et l’enthousiasme de celle-ci, affec- tivement, financièrement, intellectuellement etmoralement parlant. Le recueil pré- sente la progression chronologique et personnelle d’une jeune femme partagée entre les doutes et l’enthousiasme de la quête, de la découverte d’un monde à faces jus- qu’alors inconnues, et les risques que présuppose la connaissance de la vaste réalité. C’est la période de ses voyages formateurs au plan de l’expérience personnelle, comme sur celui de l’écriture. Les lieux du déplacement selon les indications des lettres sont les suivants: l’Ile des Porquerolles (au sud de la France), Mallia (Crète - la Grèce pour des fouilles ar- chéologiques), Berlin (où elle participe au tournage d’un film), Moscou (logée chez la comtesse Tolstoï), Kiev, Kirghizie – Tcholpan-Ata (URSS), Kara-Kol (Kirghizie), Tachkent (Ouzbékistan / URSS), Takhta Koupir (Ouzbékistan), au large de Ceylan, Mandchourie (Chine), Pékin, Sinng (Province deQinghai, Chine), Tangar (Province de Qinghai – ou KoukouNor), Dzoun, Tsaidan (Chine), Sin-Kiang / Cherchen (Tur- kestan chinois), Sin-Kiang (Kashgar), Karachi et Tiruvannamalai (Indes), Hérat et Kaboul (Afghanistan). En voici donc une liste assez longue et parlante non seule- ment pour la géographie des espaces parcourus, mais aussi pour la diversité des pré- occupations de la voyageuse et la riche nature de son tempérament par excellence dynamique! Ce tempérament très actif est visible aussi dans l’organisation de l’écriture, dans sa pratique courante, située, comme la vie, sous le signe de l’authenticité, d’une vé- rité à exprimer : « Mes lettres sont écrites en grande hâte et pendant les minutes où je ne suis pas trop fatiguée ni trop occupée, et conséquemment elles sont toujours gribouillées ; mais comme mes lettres vous font quand même plaisir, j’écris comme je pense » (Lettre du 3 août 1925 depuis Palerme). À travers la lecture des courriers, c’est la découverte du monde réel à laquelle on assiste. À la différence d’un livre, et l’on peut penser au livre en général, mais tout aussi bien à des livres de notre auteure ( DesMonts célestes aux Sables rouges, Oasis interdites) , ce recueil de correspondance permet un regard immédiat, non réfléchi. Comme l’avait remarqué Olivier Bauer, « […] de ses voyages, Ella Maillart tire les récits d’une réalité, non une œuvre » 12 . Pour beaucoup elle est bien plus « péré- grine » qu’écrivain. Les lettres permettent de « réimprimer » les événements passés. Chronique d’une réalité passée, si l’écriture est pour Ella Maillart une véritable épreuve, elle n’en est pas moins un moyen d’existence essentiel. La jeune femme ne se décline pas dans les mots, mais dans les rencontres et le mouvement. Elle se pro-
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