AGAPES FRANCOPHONES 2014

Efstratia OKTAPODA Université de Paris IV-Sorbonne, France _____________________________________________________________ 100 qu’on laisse et qu’on délaisse, qu’on jette et on rejette comme un objet. Qu’on répudie et qu’on échange comme une pièce de monnaie. De ce fait, La Dernière des Croisés acquiert un sens symbolique. L’autoritarisme critiqué des « maîtres », le despotisme, la réduction de la femme-objet, de la femme soumise sans parole et sans voie, privée de tout droit civique et social est un topos dans les romans de Ezza Agha Malak. Prenons les choses dans l’ordre et revenons au roman. Dans La Dernière des Croisés , Ezza Agha Malak dénonce la condition de « la femme qui doit se soumettre aux principes d’une société patriarcale. » 3 L’auteure opère une de plus fines psychographies des bonnes, peu considérées par leurs maîtresses, abusées par leurs maîtres, exploitées par leurs pères. Elle dresse le portrait de la condition pénible de pauvres filles des campagnes. Je fais partie de ces enfants qui naissent avec de la boue dans la bouche, au lieu de la cuillère en or pour certains autres. Il m’arrive souvent de regarder avec dégoût ce monde à l’envers, qui se dit libre et qui exploite encore, même en cette fin de siècle, les enfants, en laissant les grands s’adonner à leur fainéantise, désœuvrés et abrutis. Car, rares sont, dans mon village les hommes qui travaillent honnêtement. Ils comptent sur leurs filles qu’ils fabriquent, pondent, comme une poule les œufs. Mon père en fait partie. Mon oncle maternel aussi ; et mon oncle paternel et mon grand cousin, et nos voisins, et presque tous les hommes de la Vallée. Certains sont devenus aisés parce qu’ils ont beaucoup de filles. Mon père ne travaille plus, même illicitement, depuis que nous avons grandi, ma sœur Aïché et moi. Il compte sur le « travail » des filles ; sur l’argent qu’il tirera de nos entrailles. Dernièrement, il projette d’acheter une voiture et d’apprendre à conduire. Il aurait pu réaliser ce rêve si ma sœur aînée avait accepté de travailler ; si elle n’était pas trop têtue. En effet, ni les gifles de ma mère ni non plus les injures de mon père et ses admonitions n’ont pu agir sur elle pour apaiser sa révolte et réduire son entêtement. Et elle devient ainsi la figure emblématique d’une lutte. (DC 58-59) Au Liban, toute famille bourgeoise possède du personnel à son service. C’est l’un des signes de la réussite, de la considération et de la supériorité sociales. Les bonnes ont en commun d’être pauvres et de familles démunies. Ne pouvant subvenir à leurs besoins, leurs familles ont pris l’habitude de placer leurs filles dès l’âge de sept ou huit ans chez une maîtresse qui en échange de ses services, leur octroie des ‘gages’, c’est-à-dire un salaire dans son intégralité qui leur assure le gîte et le couvert (Oktapoda 2011, 190). « Pour en avoir une, il suffisait de venir jusqu’à la Vallée pour choisir, mais il fallait d’abord passer dans la mesure de la Goule (l’entremetteur) afin de lui exposer ses données et coordonnées » (DC 18). « Le commerce des bonnes fut sa vie et son rêve, carrière bien réussie » (DC 18-19). Pire encore : ces bonnes sont dépourvues de nom, ou plutôt, elles s’appellent toutes Ammoun-la-bonne. La qualification d’’Ammoun’ pour 3 Agha Malak, Ezza, La Dernière des Croisés , Paris, Éditions des Écrivains, 2002 [première édition : Beyrouth, Maison Internationale du Livre, 1997], p. 91. Désormais désigné à l’aide du sigle DC, suivi du numéro de la page.

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