AGAPES FRANCOPHONES 2014
Ezza Agha Malak, La Dernière des Croisés et l'engagement féminin. Texte et contexte dans le Liban francophone contemporain _____________________________________________________________ 101 désigner les bonnes est très humiliante en soi. « C’est que j’appartiens à ce clan d’enfants qui, dans la Vallée, naissent dans le chaos, sans appartenance, dépossédés d’un état civil qui les détermine et identifie » (DC 33), affirme la protagoniste. Les mauvais traitements sont quotidiens et le mépris permanent. Les injures pleuvent, Rima, sa cousine Fattouma et leurs semblables doivent endurer les caprices de leurs maîtresses et encore plus, ceux de leurs maîtres pendant la nuit. Aucune sympathie, aucune compassion, la condition de la bonne, « bonnes à tout faire » (DC 19) dans la ville, reste peu enviable que l’on fuit dès qu’on le peut. Dans la fiction, les deux cousines, Rima et Fattouma, sont des personnages-référentiels qui ont réellement existé dans l’Histoire, dans la société ou dans l’horizon d’attente culturel du lecteur. Selon la définition de Milan Kundera, le roman est une « grande forme de la prose où l’auteur, à travers des ego expérimentaux (personnages), examine jusqu’au bout quelques grands thèmes de l’existence » (Kundera 1986). Selon Northrop Frye (1957), le roman n’est qu’un « secteur de l’ensemble des formes continues particulières de la fiction narrative ». Texte et contexte, texte en contexte, La Dernière des Croisés est un roman dont le texte est profondément incrusté dans le contexte spatio-temporel du Liban contemporain de la fin de la guerre libanaise. Entre fiction et réalité, et dans un cadre spatio-temporel réaliste, dans La Dernière des Croisés , la fiction n’est que prétexte à la description du réel. Si l’auteure insiste sur les données sociales, c’est surtout dans le but d’éduquer, d’alerter et de sensibiliser le lecteur. Sans copier le monde, le roman de Ezza Agha Malak ‘copie’ une image de ce monde avec ses tares et ses défauts. Elle dresse vivante la société libanaise en fabriquant un univers purement littéraire dans une nouvelle conception réaliste. Dans une mise en abyme gidienne, Ezza Agha Malak cherche à rendre compte, par le biais du miroir, de la multiplicité des êtres, des points de vue et des sentiments pour manifester l’ ‘épaisseur du réel’ (Oktapoda 2010 (b), 482-492 ; 2011 (a), 192-193 ; 2012). 2. À la défense des femmes Après la défense des filles et des bonnes, Ezza Agha Malak devient la défenseur des femmes, de toutes les femmes. Elle devient alors une écrivaine féministe qui œuvre pour la cause de la femme. Prenons ce que j’appelle sa « trilogie féministe ». Tout d’abord La Dernière des Croisés (1997), suivi par La Femme de mon mari , publié aux Éditions des Écrivains, en 2001, puis par Mariée à Paris. Répudiée à Beyrouth , paru à L’Harmattan, en 2009. Beaucoup de chemin en fait pour cette écrivaine polygraphe. Il y a eu évidemment bien d’autres romans dans l’intervalle ( Les Portes de la nuit , 1999 ; Récits Roses , 2002 (Recueil formé de deux nouvelles) ; Anosmia ou Nostalgie d’un sens interdit , 2005 ; ainsi qu’une série de recueil poétiques qui ne font pas l’objet de cette étude). Ce n’est pas facile pour une jeune fille de se rebeller dans une société musulmane engloutie dans son patriarcat, au sein d’une famille conformiste farouchement à ses rites et ses traditions. Ce n’est pas facile non plus, pour une jeune épouse sans expérience, de faire face, dans cette même société,
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=