AGAPES FRANCOPHONES 2014
Ezza Agha Malak, La Dernière des Croisés et l'engagement féminin. Texte et contexte dans le Liban francophone contemporain _____________________________________________________________ 103 3. À la défense des faibles et des enfants Le roman Qu’as-tu fait de tes mômes, Papa ? publié par AlfAbarre , à Paris, en 2011, est le dernier de cette trilogie humaine contemporaine. Après avoir mis au centre de son écriture la position fragile et subordonnée de la femme, humiliée et agressée verbalement et physiquement, avant d’être abandonnée et répudiée, Ezza Agha Malak focalise dans ce roman sur la situation plus fragile encore des enfants abandonnés par leur père pour vivre avec une autre femme. Qu’as-tu fait de tes mômes, Papa ? (2011) est le récit à la deuxième personne d’Éric, du haut de ses quinze ans. Le récit d’Éric se présente comme un drame ouvert, le reproche de l’enfant à ce père irresponsable qui est la cause de sa douleur et de sa souffrance intérieure, latente. C’est la mémoire d’Éric qui raconte par analepse sa vie antérieure d’enfant au Liban, son vécu traumatique au contact d’un père violent avec son épouse, le départ précipité d’Éric avec sa mère et sa petite sœur de l’autre côté de la Méditerranée, et la souffrance quotidienne de deux enfants à cause d’un père procédurier et rancunier qui harcèle femme et enfants dans les Tribunaux pendant plus de cinq ans (Oktapoda 2011 (b), 49-56). Nous devions fuir. TE fuir papa et être hors de portée de ta main [...]. Fuir tes harcèlements, tes humiliations, tes violences. [...] Aujourd’hui, à ton insu probablement, je viens d’avoir quinze ans. Je les ai eus loin de toi [...] Aujourd’hui tout devient clair dans ma tête [...] Aujourd’hui, je comprends mieux l’atrocité de ton pays, de ta confession : leur inhumanité, leur injustice vis-à-vis des femmes. Des mamans je veux dire. ( Qu’as-tu fait de tes mômes, Papa ? 16-17) Les enfants vivent mal l’abandon du père et encore plus l’égoïsme et la méchanceté d’un père sans pitié pour eux et leur mère. La mémoire d’Éric devient récit pour mettre en mot les blessures d’une vie d’enfant ratée, une vie innocente bafouée à jamais. Une vie sans joie, sans bonheur. Si le récit d’Éric est temporellement second dans la diégèse, il n’est pourtant pas subordonné mais devient récit premier et se substitue à l’histoire centrale du roman. Récit premier et second deviennent un pour projeter l’histoire réelle d’Éric, son drame et son angoisse. La souffrance d’Éric devient encore plus apparente quand il évoque dans son récit l’image du père qui devait être un élément important dans la construction d’identité de garçon. Mais si Éric a longtemps souffert de cette absence et de l’abandon du père, il est conscient de sa situation singulière et paradoxale d’avoir quelque part un père sans en avoir un réellement. Une image terne et négative d’un père indigne qu’il ne prendra jamais comme exemple. On nous enseigne que le père devrait être un « exemple » pour son fils. Et dans ce cas-là ? Quel exemple donner ? Une immense tristesse m’envahit quand j’y pense. Je n’ai plus ni père ni exemple. Car je me refuse à te ressembler. Et tant pis si je ne trouve pas mon modèle masculin ! ( Qu’as-tu fait de tes mômes, Papa ? 91-92)
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