AGAPES FRANCOPHONES 2014
Trond Kruke SALBERG Université d’Oslo, Norvège _____________________________________________________________ 120 enfin l’archevêque Turpin propose sa propre candidature. Chacune de ces propositions est cependant brusquement rejetée. Puis Roland propose Ganelon, l’homme que sa mère a épousé en secondes noces. Une fois cette proposition posée, les choses semblent claires : Ganelon doit y aller, ce qui le rend furieux. Il est vrai que Roland propose à nouveau d’aller lui-même, mais l’ambassadeur désigné rejette avec dédain cette proposition de son beau-fils. Il y a ici, me semble-t-il, deux questions qui s’imposent : pourquoi une ambassade chez les Sarrasins est-elle nécessaire ? Charles ne pourrait-il pas tout simplement exiger que les négociations aient lieu dans un endroit qu’il contrôle militairement ? Et pourquoi l’ambassade mortelle est-elle une tâche qu’on accepte très volontairement – mais seulement s’il est bien clair qu’on ait choisi soi-même cette tâche dangereuse ? – La réponse me semble être un phénomène qui est caractéristique de l’attitude des hommes dont pare la Chanson : il ne faut jamais montrer aucune crainte, chacun montre un orgueil et un sentiment d’honneur qui n’est pas seulement très prononcé, mais en quelque sorte exaspéré . Un autre exemple de ce phénomène est le comportement de Ganelon chez les Sarrasins. En route pour le camp de ceux-ci il choisit de trahir la cause des Francs. Il se met d’accord avec un des chefs de l’ennemi pour faire de sorte que soit tué Roland. Cela lui permet de se venger sur l’homme qui l’a en quelque sorte fait condamner à mort et qui est en effet son ennemi depuis longtemps. Et cela est essentiel pour les Sarrasins parce qu’on suppose que Charles sera incapable de continuer la lutte sans le soutien de son neveu. Cet accord n’empêche cependant pas Ganelon de montrer un tel orgueil, une fois arrivé dans le camp des Sarrasins, qu’il est sur le point de se faire tuer. De retour chez les Francs, le traître exécute son plan. La fausse soumission des Sarrasins fait que l’armée des Francs doit retourner en France ; avant qu’on se mette en marche il faut choisir un chef pour l’arrière-garde : Ganelon propose Roland. Il est à nouveau clair qu’il s’agit d’une tâche extrêmement dangereuse ; aussi bien Roland que son oncle montrent d’une manière à la fois vague et univoque qu’ils sont conscients de ce fait. Mais on voit encore une fois qu’il semble exclu de refuser une telle proposition. Roland accepte donc la tâche ; tout semble aller selon le plan du traître er des Sarrasins. Ce qui arrive quand ce plan s’exécute est probablement l’élément aujourd’hui le mieux connu de l’histoire que raconte notre chanson. L’arrière- garde est attaquée par une force très supérieure ; Olivier, le sage ami de Roland, lui dit donc de sonner son cor – le célèbre olifant . Mais Roland refuse d’appeler la force principale des Francs de cette manière – c’est-à-dire, ce qui est très caractéristique, il refuse jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Il ne sonne l’ olifant que quand l’arrière-garde est presque anéantie et qu’il est clair que l’aide du reste de l’armée franque ne pourra pas arriver en temps pour sauver ceux qui sont encore en vie. Ici aussi, on voit ce qu’on pourrait fort bien considérer comme une absurdité : pourquoi Roland attend-il si longtemps avant de sonner ? À quoi sert une arrière-garde ? Si elle ne maintient pas le contact avec le corps principal de l’armée, son utilité militaire est évidemment très réduite. Or il est clair que l’auteur de notre texte ne s’intéresse nullement ni à la stratégie ni à la tactique. Il donne de longues descriptions de combats, mais il n’entre pas dans les détails dans une telle manière qu’on apprenne grand-chose sur la technique militaire non plus.
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