AGAPES FRANCOPHONES 2014
L’action dans la soi-disant « Chanson de Roland » et la morale politique de Turoldus _____________________________________________________________ 121 Tout ceci fait à mon sens qu’il faut se poser une question fondamentale : qu’est-ce qui intéresse notre auteur ? Qu’est-ce qui se passe dans la chanson ? De quoi s’agit-il vraiment ? Une possibilité qu’on pourrait envisager est de lire l’histoire comme un drame psychologique. Roland ne s’oppose pas à n’importe quel ennemi, mais à celui qui a épousé sa mère, à son parastre . Et on n’exagère sûrement pas en disant qu’il désire la mort de celui-ci. On peut se demander si l’orgueil excessif de Roland s’explique par un conflit qui l’oppose à son beau-père depuis son enfance. Dans ce cas, on pourrait être tenté de lire l’histoire comme Ernest Jones a lu Hamlet , c’est-à-dire comme une manifestation du « drame d’Œdipe ». Mais le fait est que celle qui est la mère de Roland et l’épouse de Ganelon n’est mentionnée nulle part dans notre texte. Et un drame de ce type sans une Jocaste est fort peu satisfaisant. Roland n’est pas un Œdipe. – Il serait plus raisonnable, peut-être, de regarder les choses du point de vue de Ganelon. Car la trahison est un des grands thèmes des chansons de geste et il n’est pas difficile d’imaginer l’importance de ce sujet dans une société qui est en train de devenir féodale. Or il est clair que Ganelon n’est pas simplement un homme lâche et méprisable : c’est un chevalier à beaucoup d’égards respectable, qui se soucie du bien-être de sa famille et de ses vassaux, qui impressionne beaucoup les Sarrasins, qui n’est nullement lâche (malgré ce que suggère Roland) et qui est même présenté comme très beau. Donc : pourquoi la trahison ? – Ailleurs dans la tradition des chansons de geste, on voit parfois un groupe d’hommes qui sont simplement méprisables et qui appartiennent à une « race de traîtres » avec des noms caractéristiques qui reviennent d’une chanson à une autre. Mais on voit aussi des héros qui s’opposent à Charlemagne pour une raison qui peut paraître légitime. Un exemple est Oger de Danemarche ; nous le rencontrons aussi dans la Chanson de Roland , mais là son rôle n’est pas du tout problématique, il est entre autres choses le chef de l’avant-garde. D’autres chansons, cependant, racontent qu’un conflit terrible l’oppose à l’empereur : Charlot, le fils de celui-ci, tue perfidement le fils naturel d’Oger ; le père exige que le meurtrier soit exécuté ; Charles refuse – et on a donc une longue guerre entre les deux, une guerre qui constitue la matière principale d’un grand nombre de textes. On peut noter entre parenthèses qu’une des versions est resté fort populaire au Danemark et en Norvège jusqu’au XIX e siècle 3 . Or Ganelon n’est ni un membre d’une méprisable race de traîtres ni un rebelle à qui on puisse au moins en partie donner moralement raison. Sa trahison est structurellement nécessaire pour l’intrigue de la chanson, mais le motif qui explique le début du conflit frappe par sa banalité : Roland aurait trompé son beau-père en or et en aveir , c’est-à-dire dans un conflit concernant des biens matériels. On peut supposer qu’il s’agit par exemple d’une question de dot ou d’héritage. Il n’y a rien dans notre texte qui nous permette d’entamer l’analyse d’une éventuelle « psychologie du traître ». Quand Ganelon se défend, il présente une argumentation purement formelle qu’on ne peut guère prendre au sérieux. Il est clair que c’est seulement l’influence de sa famille qui fait qu’il n’est pas immédiatement condamné. – Pas 3 Il s’agit de Kong Olger Danskes Krønike (« La Chronique du roi Oger le Danois »). J’inclus une des nombreuses éditions, avec son long titre explicatif, dans la Bibliographie. En danois et en norvégien moderne, le personnage s’appelle « Holger Danske ».
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