AGAPES FRANCOPHONES 2014
Trond Kruke SALBERG Université d’Oslo, Norvège _____________________________________________________________ 122 plus qu’à l’art de la guerre notre auteur ne s’intéresse à la psychologie. Il faut chercher ailleurs. Le moyen que j’ai trouvé pour arriver à une interprétation est tiré du structuralisme, plus précisément d’un petit texte publié par Roland Barthes en 1970 et intitulé « Par où commencer ». Barthes recommande de commencer par une « première démarche » qu’il décrit ainsi : il faut « établir d’abord les deux ensembles limites, initial et terminal, puis explorer par quelles voies, à travers quelles transformations, quelles mobilisations, le second rejoint le premier ou s’en différencie : il faut en somme définir le passage d’un équilibre à un autre » 4 . Il n’est pas particulièrement difficile d’appliquer cette méthode à la Chanson de Roland . La première laisse commence par évoquer Charlemagne : Carles li reis, nostre emperere magnes, Set anz tuz pleins ad estét en Espaigne, Tresqu’en la mer cunquist la tere altaigne. N’i ad castel qui devant lui remaigne, Mur ne citét n’i est remés a fraindre, Fors Sarraguce, k’est en une muntaigne. 5 (1-6 6 ) Ce début nous apprend qu’une guerre est sur le point de finir et les deux dernières laisses racontent la conversion au christianisme de l’ancienne reine sarrasine de l’Espagne, ce qu’il est raisonnable de considérer comme un accomplissement symbolique de la conquête du pays et donc comme la fin définitive de la guerre. Ce qui sépare le début de la fin est essentiellement le récit de la dernière phase de la guerre, dont fait partie – comme un élément en 4 Voici la citation dans son contexte : « Face au roman comme système “marchant ˮ d’informations, la formulation de Revzin [v. ci-dessous] peut inspirer une première démarche : établir d’abord les deux ensembles limites, initial et terminal, puis explorer par quelles voies, à travers quelles transformations, quelles mobilisations, le second rejoint le premier ou s’en différencie : il faut en somme définir le passage d’un équilibre à un autre, traverser la “boîte noire ˮ . » ( Œuvres complètes , vol. II, p. 1385.) – Barthes se réfère ici à Isaac I. Revzin (v. la Bibliographie), qu’il vient de citer : « Dans chaque processus d’élaboration de l’information on peut dégager un certain ensemble A de signaux initiaux et un certain ensemble B de signaux finaux observés. La tâche d’une description scientifique, c’est d’expliquer comment s’effectue le passage de A à B et quelles sont les liaisons entre ces deux ensembles (si les chaînons intermédiaires sont trop complexes et échappent à l’observation, en cybernétique, on parle de boîte noire ). » (p. 28) Notons que la phrase que Barthes met entre parenthèses est en effet mise dans une note en bas de page par Revzin, un peu plus loin dans son texte. – On voit ici un exemple de la volonté de trouver à tout prix un modèle linguistique pour l’interprétation littéraire qu’on rencontre aussi ailleurs chez Barthes. Cela risque sans doute de paraître étrange aujourd’hui, mais il s’agit en effet d’un phénomène caractéristique de ce qu’on pourrait appeler le Haut Structuralisme. 5 Charles, le roi, notre grand empereur, A été en Espagne sept ans tous pleins, Il conquit la haute terre jusqu’à la mer. Il n’y a pas de place forte qui lui résiste, Il ne lui reste de briser aucun mur ou ville, Sauf Saragosse, qui est sur une montagne. 6 Au vers 6, le manuscrit a ki est.
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