AGAPES FRANCOPHONES 2014

L’action dans la soi-disant « Chanson de Roland » et la morale politique de Turoldus _____________________________________________________________ 123 principe secondaire – la trahison de Ganelon. Cet élément est aussi achevé, car une des dernières laisses raconte l’exécution du traître. Or il importe de noter dans ce contexte que la conversion de la reine n’est pas le tout dernier événement que raconte la chanson. La dernière laisse continue en disant que le roi s’est couché le soir et que saint Gabriel – dans un rêve, faut-il supposer – vient se présenter à lui. L’ange lui donne un ordre de par Dieu : il faut que Charles aille avec ses troupes afin d’aider les Chrétiens contre les Sarrasins dans une nouvelle guerre. Notre texte se termine ainsi : Li emperere n’i volsist aler mïe. « Deus, dist li reis, si peneuse est ma vie ! » Pluret des oilz, sa barbe blanche tiret. Ci falt la geste que Turoldus declinet. 7 (3999-4002) On peut, me semble-t-il, tirer deux conclusions de ceci. D’abord que ce n’est ni Ganelon ni même Roland qui est le personnage central de notre texte, c’est Charles. Et ensuite que la vie de Charles est présentée comme une suite de guerres dans lesquelles le roi combat pour la cause chrétienne. L’aspect de la durée est explicite dans la liste des pays conquis par Charles et aussi dans l’âge pour ainsi dire biblique qu’on lui attribue : il a plus de deux cents ans. Mais le vieux Charles supporte mal cette pénible vie : la fin du récit nous montre un roi pleurant. C’est en effet, comme je l’ai fait remarquer déjà, sur l’apparente lassitude de Charles que comptent ses ennemis : ils pensent que l’empereur sera incapable de continuer la lutte s’il perd Roland, son principal soutien. C’est son talon d’Achille, pensent-ils. Ceci est fortement souligné dans une série de laisses. Voici ce que le roi païen dit à Ganelon à propos de Charles et ce que répond le traître : Par tantes teres ad sun cors traveillét, Tanz colz ad pris de lances e d’espiét, Tanz riches reis cunduiz a mendistiét, Quant ert il mais recreanz d’osteier ? – Ço n’iert, dist Guenes, tant com vivet sis niés. 8 (540-44) De même dans la laisse qui suit, seulement avec une autre assonance : Quant ier[t] il mais d’osteier recreanzt? – Ço n’iert, dist Guenes, tant cum vivet Rollant. 9 (556-57) 7 L’empereur n’aurait pas voulu y aller ; « Dieu, dit le roi, comme ma vie est pénible ! » Il pleure des yeux, il tire sa barbe blanche. Ici se termine l’histoire que raconte Turoldus. 8 Il s’est donné de la peine à travers tant de pays, Il a reçu tant de coups de lances et d’épieux, Il a transformé tant de riches rois en mendiants : Quand sera-t-il las de faire la guerre ? ‒ Ce ne sera, dit Ganelon, tant que vit son neveux. 9 Quand sera-t-il las de faire la guerre ? ‒ Ce ne sera, dit Ganelon, tant que vit Rolland.

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