AGAPES FRANCOPHONES 2014

L’action dans la soi-disant « Chanson de Roland » et la morale politique de Turoldus _____________________________________________________________ 127 Le thème général de ce colloque est « Le texte en contexte(s) ». Ma conclusion est qu’il faut donner raison à ceux qui pensent que le lien entre notre chanson et son contexte social est une question de morale politico-religieuse. On a parlé à ce propose de « l’esprit des croisades ». Mais j’ai le soupçon qu’il s’agit en réalité de quelque chose de plus ancien. Il est probable que les origines des chansons de geste, les traditions narratives populaires sur lesquelles elles sont sans doute fondées, remontent très haut. Car les plus anciennes chansons ne témoignent d’aucun triomphalisme, mais bien plutôt d’une peur profonde. Ce qui peut expliquer cette peur, c’est le fait qu’il fut un temps où l’empire des Francs – l’état de loin le plus fort de la Chrétienté latine – fut vraiment menacé par de divers peuples païens (Sarrasins, Norrois, Hongrois). On peut rappeler dans ce contexte que les auteurs des chansons sont totalement incapables de distinguer entre ces peuples et que les combats ont lieu non pas en Terre Sainte, mais dans les différentes régions de l’empire des Francs – ce qui correspond tout à fait à une certaine réalité historique 20 . J’ai le soupçon que ce qui engendre le pathos énorme des premières chansons de geste est en dernière analyse un sentiment d’être menacé. La Chanson de Roland et la Chanson de Guillaume célèbrent des héros qui meurent. On peut citer à ce propos ce que dit Vivien aux derniers de ses hommes quand ceux-ci veulent s’enfuir vers la fin de la bataille de l’Archamp : Dist Vivïens : Cest plaid soi jo assez. Or vus remenbre des vignes e des prez, E des chastels e des larges citez E des moilliers qu’en vos maisuns avez. Cui de ço menbre ne fera ja barné ! 21 Pour fere barné , en un mot, il faut oublier les choses agréables de la vie. Dans cette perspective, la célèbre formule que Guibert de Nogent choisit comme titre pour son récit de la première croisade revêt un sens particulier. GESTA DEI PER FRANCOS , « les actes de Dieu par les Francs », c’est avant tout une exigence inexorable. – Avant de mourir, Roland tourne sa tête vers le pays des païens : 20 Rappelons quelques faits : les Sarrasins occupent Le Fraissinet (Fraxinetum) en Provence jusqu’à 973, contrôlant ainsi les cols des Alpes. Ils n’occupent jamais Rome (comme dans certaines chansons de geste), mais ils ont attaqué la ville à plusieurs reprises au IX e siècle. Les Hongrois furent une terrible menace avant leur défaite en 955 (à la bataille du Lechfeld) ; en 937 ils ont atteint Orléans. Les ravages des Viking, l’établissement du duché de Normandie en 911 etc. sont des phénomènes suffisamment bien connus. 21 La Chanson de Guillaume , vers 580-84. Je cite le « texte hypothétique » de Wathelet- Willem, mais au vers 584 je mets Cui au lieu de Qui ; il s’agit après tout d’un datif : (il) (re)membre a aucun d’aucune rien ; et comme q̃ , peut signifier que et qui, comme qui peut s’écrire qi et comme cui peut s’écrire qui , toutes les confusions sont possibles (le manuscrit a que ). Voici ma traduction : Vivien dit : Je connais bien ce raisonnement ! Maintenant il vous souvient des vignes et des prés Et des places fortes et des grandes villes Et des épouses que vous avez chez vous – Celui à qui il souvient de cela, il ne fera jamais une noble action !

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